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28 février 2021 7 28 /02 /février /2021 02:35

En Haute-Loire, la « route de Laurent Wauquiez » détruit nature et agriculture

Durée de lecture : 12 minutes

12 février 2021 / Marie Astier et Estelle Pereira (Reporterre)
 

     
 

Dans son ancien fief de Haute-Loire, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, a relancé un projet de nationale à deux fois deux voies. Dix petits kilomètres, qui vont détruire 140 hectares d’espaces naturels et agricoles. Alors que les défrichements ont commencé, l’opposition s’organise.

  • Saint-Étienne-Lardeyrol, Saint-Hostien et Le Pertuis (Haute-Loire), reportage

« Bon, on va voir les lieux du crime ? » Xavier Maleysson, en habit de travail, le regard soucieux, a peu de temps. Les chèvres sont en train de mettre bas. Mais il veut montrer l’endroit. Un petit chemin bordé de murets en pierre est traversé par une eau claire, qui s’écoule dans un bassin. 

« La source n’a jamais tari. On ne boit que cette eau-là. Nous, les vaches, les chèvres. La route va nous la couper », explique-t-il.

Finie la tranquillité de ce coin de prairies et de bosquets, où ne se trouvent que deux maisons : celle de son grand-père, et la sienne. Une nouvelle portion de la route nationale 88 doit passer à quelques dizaines de mètres des bâtiments de la ferme familiale.

Une déviation de dix kilomètres, qui serpentera entre les monts de la Haute-Loire, pour éviter la traversée des villages de Saint-Hostien et du Pertuis, et permettre aux véhicules de filer à 110 km/h sur une deux fois deux voies.

140 hectares, dont une majorité de terres agricoles et naturelles, vont être « aménagés », bitumés. Un viaduc de trois cents mètres de long, ainsi que treize autres ouvrages d’art dits « courants » (ponts, tunnels, tranchées, etc.) viendraient entailler les courbes d’un paysage unique en Europe : celui du pays des sucs, une série de dômes aux pentes raides et sommet rond, ayant poussé à la lointaine époque du volcanisme.

Trois millions de mètres cubes de déblais devront être excavés. Le coût de ce chantier est évalué à 226 millions d’euros, soit environ 26 millions d’euros par kilomètre de route. Le tout, donc, pour éviter les deux centres-bourgs. Le premier compte 740 habitants, le second 460.

« La nuit, j’entends les arbres qui craquent dans les broyeuses »

On grimpe sur le petit chemin de la source. En haut de la colline, les piquets de géomètre dessinent la future route, sur une large bande. « La route fera quinze mètres de large, mais ils en prennent cent cinquante, à cause des talus », peste Xavier Maleysson.

Une tranchée creusée à travers le mont. « Là, on sera au-dessus de la route, qui sera plusieurs mètres plus bas. Ils me mangent dix hectares. » Une petite cabane de pierres sèches marque le coin d’une prairie : une chibotte, typique de la zone et construite par les bergers autrefois pour s’abriter

Elle donne son nom à la ferme. Pas suffisant pour la sauver, elle sera détruite. De même que le petit chemin, qui va être remplacé par un pont surmontant la route. Pour que l’éleveur puisse emmener chèvres et vaches dans ses prés, qui seront désormais en partie de l’autre côté de la nationale.

Xavier Maleysson devant une chibotte, que le projet de route condamne.

Selon le volet agricole de l’étude d’impact, vingt-quatre exploitations agricoles vont ainsi perdre des terres à cause de la nationale. Une ferme voit même sa survie sérieusement menacée. Le document acte aussi l’absence de « réserve foncière », c’est-à-dire de terres achetées à proximité pour compenser les agriculteurs.

Dans le secteur, chaque mètre carré est âprement disputé. « On a été expropriés, on n’a pas eu le choix, point barre, commente Xavier Maleysson. J’ai dit au préfet qu’on ne voulait pas de l’argent, mais de la terre. Mais c’est à nous de nous débrouiller pour en trouver. »

Une autre ferme, fortement menacée par le projet de déviation

Sur le tracé, les machines ont bien avancé leur œuvre de destruction. La colline est devenue chauve de ses arbres. « Parfois, je me réveille la nuit, raconte Mélanie Maleysson, la femme de Xavier. J’entends le bruit des arbres qui craquent et des broyeuses qui ont tourné toute la journée. »

Le lancement des travaux, début janvier, a pris de court ceux qui espèrent encore stopper le projet, réunis dans le collectif La lutte des sucs. Un arrêté préfectoral, le 28 octobre dernier, a délivré les autorisations nécessaires.

Il prévoit de nombreuses mesures à respecter pendant les travaux, pour minimiser les conséquences sur la biodiversité : abattage des arbres en automne, températures de plus de 5 °C pour permettre la fuite des animaux (qui, sinon, pourraient hiberner), etc. « Avec ces mesures, on pensait qu’ils ne pourraient pas commencer les travaux avant l’automne prochain », indique Jean-Jacques Orfeuvre, président de France Nature Environnement (FNE) Haute-Loire. Ils ont en fait démarré le 4 janvier dernier.

« La chaîne de conséquences est monstrueuse, je préférerais ne pas en avoir conscience »

« Les températures étaient négatives, ça ne dégelait pas de la journée », note Francis Collet, professeur et adhérent de l’association. Les abatteuses et broyeuses se sont installées juste derrière chez lui, attaquant un coteau boisé de jeunes sureaux, érables, hêtres et genêts.

 « C’était un lieu impeccable pour les bestioles. C’était écrit dans l’arrêté, cela n’aurait pas dû être déboisé à cette époque de l’année. C’est exposé plein sud, les amphibiens viennent s’y mettre à l’abri du gel, l’hiver, dans des petites galeries », explique-t-il, mimant de ses mains les petites bêtes.

Mais il ne reste plus rien de leur refuge. Les arbres ont été coupés, le sol et les résidus de bois broyés. De gigantesques pneus ont marqué le sol humide. « Tout a été compacté. Au printemps, on ne va pas voir beaucoup de reptiles ou d’amphibiens sortir », commente Francis.

Un suc, un sommet volcanique caractéristique de la région du Velay et du haut Vivarais dans le Massif central. Devant, la ferme de Xavier et Mélanie Maleysson.

Cartes et recommandations de l’arrêté préfectoral à la main, le bénévole suit de près les travaux, et consigne dans des rapports documentés toutes les entorses à l’arrêté. Il nous emmène près du Pertuis, sur la zone du futur échangeur. Là, prairies humides, haies de grands arbres et bosquets ont laissé place à une étendue de boue sillonnée par les pneus des engins et des troncs empilés en bord de route.

Une abatteuse est en train de mettre à bas un massif de bouleaux, qu’elle couche comme des allumettes. « Il y a des zones où l’abattage n’aurait pas dû être fait, remarque Francis Collet. Cette zone humide régulait très bien le débit du Truisson, le cours d’eau. Il y reste encore des écrevisses à pattes blanches (devenues très rares). La chaîne de conséquences est monstrueuse, je préférerais ne pas en avoir conscience. »

FNE a déposé une plainte pour non-respect des mesures de l’arrêté et attend encore un retour. Interrogée à ce sujet, la préfecture a répondu que « les services de l’État ne souhaitent pas faire de commentaires ».

 En tout, malgré les précautions qu’il préconise, l’arrêté préfectoral autorise la destruction ou l’atteinte à l’habitat de plus d’une centaine d’espèces protégées. Dont trois espèces végétales, 51 espèces d’oiseaux (comme le milan royal et la pie-grièche) et 13 espèces de mammifères (la loutre notamment). Quasiment 20 hectares de zones humides, très riches en espèces rares, vont être asséchés.

La zone humide du Truisson, ravagée par les engins.

Le Conseil national de protection de la nature a d’ailleurs émis un avis défavorable, demandant des mesures de compensation plus sérieuses. Ainsi, pour, en quelque sorte, réparer les destructions, près de 150 hectares doivent être réaménagés ailleurs en zones favorables à la biodiversité.

 « Mais il leur manque encore beaucoup de surface. Trouver 150 hectares de forêts, prairies ou zones humides en Haute-Loire, c’est énorme », relève Morgane Rose, de FNE Haute-Loire.

De son côté, l’Autorité environnementale a relevé de sérieux manques au projet, soulignant qu’il ne répond pas aux objectifs nationaux de « zéro artificialisation nette » et d’« absence de perte nette de biodiversité », et ne fait pas non plus de bilan carbone.

Autant de questionnements balayés par l’enquête publique, puis le préfet, qui dans son arrêté délivrant l’autorisation environnementale considère que les « mesures d’évitement, de réduction et de compensation » suffiront à limiter les conséquences environnementales.

Seulement deux à trois minutes de gagnées

Car pourquoi se préoccuper des oiseaux, quand le but est d’éviter les accidents ? La sécurité routière est le principal argument du projet. « Cette mise en 2x2 voies va enfin permettre de rendre le trajet plus sûr pour les automobilistes, d’améliorer leurs temps de parcours quotidiens, de mieux desservir les territoires et de conforter ainsi l’attractivité et le développement économique de la Haute-Loire », vantait ainsi la région Auvergne-Rhône-Alpes dans le communiqué de presse annonçant le chantier, en février 2020.

Pourtant, Jean-Jacques Orfeuvre, de FNE, a demandé au préfet les chiffres des accidents de la route ces dix dernières années sur la portion concernée : un seul a été mortel en dix ans (sortant de boîte de nuit, le conducteur, drogué, a tué deux jeunes passagères).

Quant au gain de temps, l’étude d’impact reconnaît qu’il se limite à seulement deux à trois minutes pour les voitures et une minute pour les camions.

Reste l’apaisement gagné pour les habitants des centres-bourgs de Saint-Hostien et du Pertuis. « Effectivement, il y a énormément de passages de poids lourds, il y a un besoin de réguler la circulation », admet Celline Gacon, conseillère d’opposition EELV à la communauté d’agglomération du Puy-en-Velay. Lors du vote au conseil d’agglo, elle est la seule à avoir voté contre le projet de déviation. 

« Mais on aurait pu faire des déviation plus petites, sobres, et investir dans d’autres modes de transport que la voiture. Par exemple, on a calculé que pour faire fonctionner pendant un an, un aller-retour en train entre Le Puy et Saint-Etienne, cela coûtait seulement un million d’euros. » Reporterre a contacté les maires des deux communes, ainsi que la région Auvergne-Rhône-Alpes, qui n’ont pas donné suite à nos sollicitations répétées.

« C’est un projet des années 1980 », conteste encore Jean-Jacques Orfeuvre. L’idée était alors de proposer un grand axe Lyon-Toulouse. Le projet avait ensuite été mis en sommeil

 C’est Laurent Wauquiez, président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, mais aussi ex-député de la circonscription où s’inscrit la déviation, ex-maire de la ville voisine du Puy-en-Velay, et toujours vice-président de la communauté d’agglomération, qui l’a récemment sorti des placards. 

« S’il perd les régionales, il aura besoin d’être député. Il veut montrer son pouvoir dans sa circonscription », soupçonne M. Orfeuvre. L’élu Les Républicains a ainsi trouvé 198 millions d’euros dans les caisses de la région, qui assure 87 % du financement. « Une première »,s’est-il félicité.

Une abatteuse à l’ouvrage.

Car l’État, lui, ne met que 14,5 millions d’euros pour une route pourtant nationale. À la région, les élus du groupe RCES (Rassemblement citoyens, écologistes et solidaires) contestent la légalité de ce financement. « La première fois que le sujet a été évoqué en assemblée régionale plénière, c’était en juillet dernier, et encore parce que j’avais posé une question », témoigne Myriam Laïdouni-Denis, conseillère régionale écologiste.

 « Le contrat entre l’État et la région, qui les engage financièrement, a été adopté en commission permanente, une assemblée réduite, alors que les questions budgétaires doivent passer en plénière », conteste-t-elle. L’élue a déposé deux recours : l’un contre l’arrêté préfectoral, l’autre contre le budget 2021 de la région, qui libère les premiers financements pour la route.

Les opposants font ainsi feu de tout bois. Pour l’instant, la voie légale est privilégiée. De son côté, FNE a saisi la justice de plusieurs façons. En plus de la plainte au pénal sur la façon dont le chantier se déroule, elle conteste l’arrêté préfectoral.

Et elle demande, par un référé, l’arrêt des travaux. La réponse à cette requête en urgence devrait être connue fin février. Si ces tentatives juridiques n’aboutissent pas, des rumeurs d’installation d’une Zad, pour empêcher les travaux, courent.

Mais c’est la précipitation de la région elle-même qui pourrait la freiner. En effet, il manque encore quelques dizaines d’hectares au projet. La déclaration d’utilité publique, qui date de 1997 et n’était valable que dix ans, a expiré il y a bien longtemps. Impossible d’exproprier dans l’immédiat. 

« La région essaye d’acheter des terres à l’amiable aux agriculteurs », assure Claude Vérots, sympathisant de la lutte des sucs et éleveur bio. Il a fait le tour des collègues ayant des parcelles concernées. « Majoritairement, ils ne veulent pas vendre, parce qu’on se moque d’eux, on ne leur en donne pas assez cher. »

 Alors, tout n’est peut-être pas perdu . Face aux prairies et coteaux dévastés, Francis Collet espère : « Si les destructions s’arrêtent là, en cinquante ans, l’impact des défrichements peut s’effacer. »


NOTRE REPORTAGE EN IMAGES

 
 
 
 
 
 
 
11 / 11
Claude Vérots, sympathisant de la lutte des sucs et éleveur bio.
 
 
 
 

 

C’est maintenant que tout se joue…

Les scientifiques alertent sur le désastre environnemental qui s’accélère et s’aggrave, la population est de plus en plus préoccupée, et pourtant, le sujet reste secondaire dans le paysage médiatique. Ce bouleversement étant le problème fondamental de ce siècle, nous estimons qu’il doit occuper une place centrale dans le traitement de l’actualité.


Contrairement à de nombreux autres médias, nous avons fait des choix drastiques :

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En résumé, Reporterre est un exemple rare dans le paysage médiatique : totalement indépendant, à but non lucratif, en accès libre, et sans publicité.
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26 février 2021 5 26 /02 /février /2021 02:09


 

    
 

« La montagne au-delà du tout ski, c’est possible », écrivent les autrices et auteurs de cette tribune. La fermeture des remontées mécaniques, Covid oblige, est l’occasion de réfléchir à l’avenir de nos montagnes : plutôt que de s’obstiner, il faut s’adapter, et prendre soin de l’environnement comme des humains.

Cette tribune est le premier texte du Collectif pour une montagne en transition.


La montagne est une sentinelle du climat. On y voit plus tôt qu’ailleurs les effets des changements climatiques, elle nous impose de réagir.

Quand les glaciers disparaissent, quand les crues détruisent des villages, des vallées, quand les stations de basse altitude dépourvues de neige déroulent de tristes serpents boueux en guise de pistes de ski, quand des pans de montagne s’effondrent de plus en plus fréquemment, la montagne nous rappelle que les humains ne gagnent pas contre la nature.

Face à cette injonction impérieuse, nous avons le choix entre deux attitudes :

  • S’obstiner : la fuite en avant le plus longtemps possible pour s’accrocher au monde d’avant, avant les +2 °C, +4 °C [par rapport à l’ère préindustrielle].
  •  
  • Fabriquer une neige artificielle à grands coups de canons, rendant toujours plus chère la pratique du ski et du snowboard ;
  •  
  • sacrifier le rêve d’une montagne accessible au plus grand nombre et populaire, qui a fait rêver nos parents et grands-parents ;
  •  
  • s’obstiner à investir dans cette neige artificielle qui déçoit les visiteurs et les amoureux et amoureuses des sports d’hiver ;
  •  
  • s’obstiner à dynamiter la montagne pour proposer de nouvelles pistes, en fuyant vers le haut pour attirer un public plus aisé et plus restreint à qui on suggère que plus les forfaits sont chers, meilleure sera la glisse !
  •  
  • S’obstiner à créer toujours plus de retenues qui modifient la ressource en eau, alors même que nos montagnes sont particulièrement sensibles au risque de manquer d’eau ; pour finalement se heurter tout de même au mur du réchauffement climatique. Au-dessus de 0 °C, même les canons ne crachent plus de neige.

Cette attitude est une attitude de privilégiés : l’association France Montagnes compte plus de trois cents stations en France. Une vingtaine seulement peuvent espérer maintenir la pratique actuelle du sport d’hiver à long terme.

Nous ne souhaitons pas d’extension des domaines skiables, pas de nouvelles remontées mécaniques ni de canons à neige.
  • Ou alors on peut s’adapter. On peut continuer à utiliser les infrastructures existantes le temps d’inventer d’autres pratiques, le temps de réapprendre à aimer la montagne pour ce qu’elle est : un espace naturel fantastique, avec de la neige pour glisser, mais pas uniquement et pas partout.
  •  
  • Utiliser ces infrastructures pour faire autre chose que du sport d’hiver. De la neige toujours, en haute montagne, des paysages beaux et hostiles, qu’un siècle de conquête de la montagne a par endroits transformé, artificialisé, bétonné, avant que l’on comprenne aujourd’hui qu’on ne vient pas chercher en montagne le béton des villes.
  •  
  • Ce temps est révolu et nous n’allons pas nous accrocher aux folies du passé. Nous nous appuierons sur l’existant pour retrouver cette montagne pour toutes et tous, sa neige, ses paysages, ses rivières, ses lacs, ses falaises. Territoires diversifiés pour des activités de nature et pas seulement pour « la glisse ».

Entendons-nous bien : nous ne voulons pas renoncer à glisser en hiver, ce surprenant moyen de se déplacer, de faire corps avec la neige, avec la montagne.

Nous souhaitons simplement arrêter de détruire cet environnement si fragile, ne plus « fabriquer » une montagne qui dépend de cette mono-activité. Nous continuerons à glisser quand la neige est là et là où est la neige, en essayant d’avoir le moins d’effets possible sur la nature.

Alors que proposons-nous ?

  • Nous proposons de permettre aux classes moyennes et populaires de profiter de la montagne en soutenant les centres de vacances, des transports en commun et navettes au départ de villes proches pour profiter d’une journée de sport d’hiver ou de promenade en montagne, et pas seulement l’hiver !
  •  
  • Nous voulons développer des activités, hiver ou non, au faibles conséquences environnementales, avec les guides de haute montagne, les accompagnateurs et moniteurs indépendants qui peuvent jouer un rôle pédagogique important : ski de fond, ski de randonnée, balade en raquette, éducation à l’environnement, photo nature, découverte des fermes d’élevage en moyenne montagne, du patrimoine, des ateliers d’artisans, de la richesse du vivant aussi.
  • Nous proposons de transformer les stations de ski en stations de montagne et permettre à toutes et tous de profiter de la montagne, en créant des emplois diversifiés à l’année, car la montagne peut être attractive toute l’année.
  •  
  • L’hiver avec la neige, le printemps avec la découverte de la biodiversité, les sports de nature — kayak, escalade, randonnée… — l’été pour échapper aux canicules, et l’automne pour visiter le patrimoine, historique, industriel et parcourir les forêts.
  • Nous proposons d’orienter cette diversification pour permettre de créer des emplois pérennes, sans abandonner les sports d’hiver, et développer les offres de tourisme diffus pour faire connaître d’autres pépites qui échappent à la surfréquentation des stations.
  • Nous proposons de soutenir les AOP [1] dans nos montagnes, un élevage et une agriculture de qualité, bio. De favoriser l’installation des nouveaux agriculteurs, agricultrices, éleveurs et éleveuses en favorisant l’accès au foncier pour les jeunes et diversifier ces activités.
  •  
  • Soutenir une agriculture paysanne durable, adaptée aux écosystèmes montagnards. Ces activités sont indissociables de la beauté de la montagne, elles sont à l’origine d’une partie des paysages. Nous souhaitons utiliser les PNR comme moteurs et exemples d’une nouvelle manière de concilier l’humain et le reste du vivant.
  • La sobriété et la résilience : pas de travaux pour de nouvelles pistes, pas d’extension des domaines skiables, pas de nouvelles remontées mécaniques ni de canons à neige, pas de nouvelle retenue collinaire.
  •  
  • Nous souhaitons rénover les anciennes, proposer des liaisons plus propres avec les vallées, faciliter l’accès des stations et villages de montagne au plus grand nombre avec des modes de transport les moins carbonés possibles.

La montagne est un milieu fragile, un milieu naturel, qu’il nous faut préserver. La montagne agit fortement sur nos imaginaires, parce que nous nous y sentons en prise directe avec la nature : la neige, les rivières, les roches, les sommets... C’est autour de cela que nous construirons la transition des stations et nous savons que ce chemin est le bon.

La montagne au-delà du tout ski/glisse, c’est possible, sans trahir l’histoire de nos vallées et de nos sommets, en corrigeant les erreurs du XXe siècle pour mettre en place une économie solide qui nous projette sur le long terme.


Pour signer, vous aussi, cette tribune, cliquez-ici.


Premiers signataires :

• François Astorg, maire d’Annecy
• Alain Audigier, artisan de matériaux naturels, moniteur de ski, directeur de l’ESF au Mont-Dore
• Yann Borgnet, guide de haute montagne
• Jean-Baptiste Bosson, géographe
• Jean-Michel Bernardon, accompagnateur en montagne, formateur et coordinateur du diplôme d’État d’alpinisme d’accompagnateur en montagne pour le Centre national de ski nordique et des Métiers de la montagne (École nationale des sports de montagne), formateur pour l’Association nationale d’étude de la neige et des avalanches
• Sophie Boussemart, présidente de la MJC de Lugrin (74)
• Georges Bouvier, skieur de fond
• Fred Caizergues, guide de haute montagne, Bureau des Guides des Carroz
• Sylvia Caizergues, maire-adjointe à la ville de Thyez, chargée de l’environnement
• Florence Cerbaï, conseillère régionale écologiste Auvergne-Rhône-Alpes, membre du groupe Rassemblement citoyens, écologistes, solidaires
• Claude Comet, maire d’une commune de montagne
• Vincent Delebarre, guide de haute montagne, moniteur de ski et entraîneur en trail
• Thomas Dossus, sénateur écologiste du Rhône
• Christophe Dumarest, alpiniste, guide, cofondateur de l’association Actions Collectives de Transition pour nos Sommets et d’Ocean Peak
• Jean-Marc Favre, photographe
• Rémi Forsans, ex-entrepreneur / ex-directeur exécutif Outdoor Sports Valley
• Fabienne Grébert, candidate écologiste pour les Régionales en Auvergne-Rhône-Alpes
• Etienne Hubert, champion du monde de kayak
• Véronique Lebar, présidente du comité éthique et sport
• Émilie Le Fur, présidente de l’association des ecoathletes, triple championne d’Europe de cross triathlon, 5e du marathon ski tour 2019 (ski de fond)
• Didier Lehénaff, président fondateur de SVPlanète et auteur de "Un sport vert pour la planète"
• Pierre Mériaux, adjoint au maire de Grenoble en charge du Personnel
• Corinne Morel Darleux, conseillère régionale en Auvergne-Rhône-Alpes, membre du groupe Rassemblement citoyens, écologistes, solidaires
• Julie Nublat-Faure, adjointe aux sports à la ville de Lyon
• Yves Paccalet, écrivain, philosophe, journaliste et naturaliste
• Bruno Pellicier, guide de haute montagne à Grenoble
• Arnaud Petit, grimpeur, guide et cofondateur de l’association Actions collectives de transition pour nos sommets (ACTS)
• Franck Piccard, champion olympique de ski alpin / super-G
• Éric Piolle, maire de Grenoble
• Antoine Sauer, fondateur de la solution RopeUp !
• Heïdi Sevestre, glaciologue
• Sandra Stavo-Debauge, journaliste indépendante
• Guillaume Tatu, maire adjoint à la ville d’Annecy, en charge de la jeunesse et de la vie étudiante
• Yannick Vallençant, guide de haute montagne - Président du Syndicat Interprofessionnel de la Montagne
• Grégoire Verrière, membre du comité syndical du Parc Régional des Volcans d’Auvergne
• Daniel Villanova, accompagnateur montagne, coordinateur départemental de l’Union nationale des accompagnateurs en montagne.

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24 février 2021 3 24 /02 /février /2021 02:38


 

     
 

Malgré le changement climatique qui hypothèque l’avenir du ski, la vallée savoyarde de la Maurienne prévoit de nouvelles pistes, télésièges et constructions. Un pari économique très incertain et non sans dommages sur la biodiversité et les paysages.

  • Albiez-Montrond (Savoie), reportage

Que sont devenues les marmottes d’Albiez-Montrond ? Dans cette petite station de ski de la vallée de la Maurienne, il y a désormais, en lieu et place des anciens terriers, une fosse béante.

Tout autour, tractopelles et camions-bennes terrassent la future piste baptisée Directissime, qui viendra prolonger le domaine skiable de cette station savoyarde. Ces terriers étaient-ils inhabités, comme l’affirme la mairie ?

Des marmottes en hibernation ont-elles été enterrées vivantes par les engins de chantier, comme le craignent des associations locales ? Impossible de trancher, mais le sort de ces petits mammifères a vivement ému sur les réseaux sociaux et dans les médias.

*Une pétition pour « sauver les marmottes d’Albiez-Montrond » a recueilli plus de 33.000 signatures.

Les paisibles plantigrades sont devenus le symbole d’une biodiversité sacrifiée sur l’autel du « tout-ski », alors que les projets de remontées mécaniques, de nouvelles pistes et de constructions touristiques se multiplient dans cette vallée alpine.

Au-dessus de la future piste d’Albiez, le regard grimpe dans les méandres d’un vallon en pente douce, surmonté par une barre rocheuse blanche de neige. C’est ici que doivent être installés deux nouveaux télésièges, pour gagner en altitude et relier la station voisine des Karellis, de l’autre côté de la crête.

Tout en haut, la pointe des Chaudannes, 2.519 mètres d’altitude, risque d’être arasée. En complément, il est prévu de construire 1.100 nouveaux lits touristiques dans ce petit village, relativement préservé, de 400 âmes.

Pour le maire d’Albiez-Montrond, l’extension du domaine skiable est une question de vie ou de mort pour la station. Plombée par la baisse de fréquentation et des saisons d’enneigement de plus en plus aléatoires, elle a vu sa rentabilité s’effriter.

Il y a deux ans, le département a repris les remontées mécaniques, qui étaient gérées par la municipalité, les sauvant in extremis de la faillite.

 « Grâce à la liaison avec les Karellis, qui est une station très enneigée, on gagne un mois d’activité : on pourra fermer fin-avril au lieu de fin-mars. C’est énorme pour l’économie locale ! » s’enthousiasme Jean Didier. Il évoque l’école, les commerces, les restaurants… « Si la station ferme, on n’a plus rien. »

Face à cette écrasante menace, les marmottes pourront bien aller hiberner ailleurs. Le projet d’unité touristique nouvelle (UTN) d’Albiez s’appuie d’ailleurs sur une étude environnementale qui ne mentionne nullement la présence de ces animaux.

Cette étude a été réalisée en une journée, en juillet, par un écologue qui a recensé sur le site quelque 150 plantes, deux espèces de papillons et quatre d’oiseaux. « C’est proprement invraisemblable vue la richesse de la faune ici, avec plusieurs zones humides et des sites naturels classés », proteste Annie Colombet, professeure de maths à la retraite et présidente de l’association Vivre et agir en Maurienne.

En 2017, une étude plus poussée, réalisée sur les domaines skiables d’Albiez et des Karellis pour un projet similaire, évoquait une faune autrement plus abondante : 61 espèces de papillons, 53 d’oiseaux, huit de mammifères, avec notamment des aigles royaux, des vautours fauves, des tétras lyre, des tritons alpestre, des chamois, ou encore… des marmottes.

Outre le projet d’Albiez-Montrond, cinq autres extensions de stations de ski ont été inscrites dans le Scot (schéma de cohérence territoriale) de la vallée de la Maurienne, approuvé en février 2020.

Ce document planifie les grandes orientations de développement du territoire pour les dix ans à venir : environnement, urbanisme, agriculture, tourisme… L’un de ses objectifs est « d’optimiser l’offre hiver pour l’adapter aux changements climatiques ». « L’idée est de maintenir l’activité ski.

Quand on investit dans une remontée mécanique, c’est pour une trentaine d’années : cela implique de s’élever un peu en altitude, autour de 2.000-2.500 mètres », précise Jean-Claude Raffin, maire de Modane et vice-président du Syndicat du pays de Maurienne chargé du Scot.

Une orientation qui semble négliger les dommages qu’elle provoque sur la biodiversité et les paysages de la Maurienne : d’après l’avis de la Mission régionale d’autorité environnementale (MRAE), certaines extensions de domaines skiables « sont susceptibles de causer des dommages très significatifs, voire irréversibles, à des milieux écologiques d’une valeur exceptionnelle ».

Il en est ainsi du projet de la Croix du Sud : une liaison en altitude entre les stations de Valfréjus et de Valmeinier, qui s’étend sur quatre-vingt cinq hectares, entre vallons vierges et zones humides, en bordure du site classé du mont Thabor.

Non loin de là, à Valloire, deux nouveaux télésièges sont prévus dans le vallon sauvage de l’Aiguille noire, bordant lui aussi le massif préservé du Thabor. Dans cette dernière station, un nouveau Club Med de mille lits doit sortir de terre, sur plus de deux hectares.

À Val-Cenis, cinq nouvelles remontées mécaniques devraient aussi être installées sur « une des plus importantes zones de biodiversité des Alpes françaises, dans laquelle on peut trouver notamment l’espèce protégée arctico-alpine la laîche des glaciers », note la MRAE.

Saint-François-Longchamp et Aussois devraient également accueillir de nouveaux télésièges — les travaux sont néanmoins suspendus dans cette dernière station après un recours en référé, du fait de la destruction illégale d’espèces protégées.

Pour l’autorité environnementale, le Scot fait preuve d’une « absence totale d’attention (…) à la grande qualité des paysages remarquables » de la Maurienne, et implique une consommation d’espaces qui « peut être estimée excessive et associée à un gain vraisemblablement incertain compte tenu de la vulnérabilité croissante des stations de ski (…) face au changement climatique ». 

Quant aux constructions immobilières, la mission parle de « fuite en avant » : le document d’aménagement prévoit 22.800 nouveaux lits touristiques à l’horizon 2030 — avec l’objectif supplémentaire d’en réhabiliter près de 11.600, puisque plus de la moitié de ces lits sont actuellement « froids », c’est-à-dire pas ou très peu occupés. Cela mènerait à un total d’environ 189.000 lits touristiques dans cette vallée de 43.000 habitants.

« Tous ces aménagements ne font que poursuivre un vieux rêve, alors que l’âge d’or du ski est passé », déplore Jean-Luc Ottenio, président de l’association La Harde, qui milite du côté de la station des Karellis. 

« Il y a quelques décennies, les villages de montagne se sont enrichis grâce aux sports d’hiver, mais on a changé d’époque : la clientèle nationale diminue, les stations se ringardisent avec la conscience environnementale, et leurs jours sont comptés à cause du réchauffement, estime-t-il. 

*Pourtant, hors du ski, il n’y a pas d’autre vision de prospective sérieuse de la part des élus. » « Le changement climatique est pris en compte pour aller plus haut, mettre plus de canons à neige, mais pas pour prendre un virage vers un tourisme doux, des quatre saisons », dit aussi Anne Colombet, de l’association Vivre et agir en Maurienne.

Plusieurs associations environnementales ont attaqué le Scot et ses « unités touristiques nouvelles » dans un recours validé le 5 août. Elles prônent une diversification du paysage économique : tourisme vert, stages de remise en forme, classes nature, séminaires, centres de réinsertion, mais aussi production agricole et petite industrie locale…

Même si cette volonté de diversification apparaît dans le Scot, et traverse l’esprit de nombreux élus, elle semble ne pas faire le poids face au modèle, toujours dominant, de l’industrie du ski. En Maurienne, le tourisme représente 20 % des emplois directs, et son chiffre d’affaire se fait à 80 % en hiver, d’après Jean-Claude Raffin.

 « Même en mettant bout-à-bout toutes ces petites pistes, ça ne suffira pas à compenser », estime-t-il. Sans l’or blanc, une baisse de régime semble inévitable. À long terme néanmoins, l’élu le concède : « Je crains que dans d’autres zones de montagne, en moyenne altitude, des stations prennent de l’avance sur nous en trouvant des solutions alternatives qui marchent. »

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17 février 2021 3 17 /02 /février /2021 15:12


 

     
 

Petit État sud-américain, le Paraguay demeure une nation agricole aux inégalités sociales prononcées. Dans le nord du pays, une organisation paysanne se bat contre le modèle très dominant de la monoculture d’exportation.

  • Concepción (Paraguay), reportage

À travers le pare-brise de sa voiture, Adriano observe un instant l’état de la route. Les pluies de la veille ont creusé des ornières dans le sol boueux et obligent le conducteur à faire preuve de prudence. Après quelques secondes de tâtonnement, il s’élance et pénètre dans le petit terrain que délimite une barrière en bois. « Nous voici au siège de l’OCN. » L’Organisation paysanne du Nord (Organización Campesina del Norte, OCN) est une structure corporative de la région de Concepción, dans le nord du Paraguay.

Fondée en 1986, elle a pour ambition de regrouper les paysans et petits producteurs du département afin d’en défendre les intérêts. Dans l’enceinte se trouve une maisonnette, dont une des pièces est utilisée pour la radio communautaire de l’association. Les lieux sont spartiates et témoignent des moyens précaires dont dispose la structure. « Environ six cents familles sont membres de l’OCN », raconte Adriano Muñoz.

Ingénieur en agroécologie, diplômé au Venezuela, il est âgé de 37 ans et milite dans l’organisation depuis 2006. « Notre objectif est de promouvoir une méthode productive ayant pour base le modèle familial, l’autosuffisance alimentaire et sans utiliser de pesticides. » L’adhésion à l’OCN se réalise à travers une formation afin d’acquérir les connaissances techniques nécessaires à l’application de ce projet.

Un système qu’Adrieno présente comme un « modèle de résistance » face à celui de la monoculture.

« La répression ne se fait pas au hasard » 

Peuplé d’environ sept millions d’habitants, le Paraguay est un pays dans lequel plus de 35 % de la population vit en milieu rural. Les inégalités sociales sont importantes, selon l’ONG Oxfam, car seulement 2 % de la population possèdent 85 % des terres. Un accaparement résultant des longues années de dictature (1954-1989), durant lesquelles des milliers d’hectares furent distribués aux proches et amis du régime.

C’est sur cette base que s’est développée une politique agricole d’exportation centrée sur le soja. Au début des années 1990, près de 1,5 million d’hectares étaient utilisés pour la production de cette légumineuse, qui en occupe aujourd’hui 3,5 millions (soit 8,6 % du pays, qui compte 406.752 km²).

Cette expansion vertigineuse s’accompagne de celle de l’élevage, dont la croissance implique la déforestation de nombreuses zones du pays afin de créer des pâturages pour le bétail. Conséquence de cette insatiable logique économique : de nombreux petits paysans sont expulsés de leurs terres et les communautés indigènes sont privées de leurs forêts.

Le paysage du département de Concepción [1] en est très représentatif : de vastes parcelles clôturées bordent la route reliant la ville de Concepción à la capitale, Asunción. Sur des centaines de kilomètres, d’interminables barbelés délimitent ces propriétés privées vouées à nourrir les bovins ou à la plantation de maïs, d’eucalyptus et de soja. Entre 2001 et 2019, le Paraguay a perdu, selon l’observatoire Global Forest Watch, environ six millions d’hectares de couvert végétal.

 « Nous avons deux modèles économiques qui s’affrontent et qui ne peuvent pas cohabiter, dit l’ingénieur. Cela entraîne un vif conflit de territoire et la violence devient un moyen pour imposer la monoculture. »

Autour de Concepción, il n’est pas rare de croiser des postes de contrôle routier tenus par des hommes armés en uniforme, parfois avec des véhicules blindés. Depuis 2013, une unité mixte composée de policiers et de militaires est déployée dans tout le département de Concepción : la FTC (Force de travail commun, la Fuerza de Tarea Conjunta).

Elle est chargée de lutter contre la guérilla de l’EPP (Armée du peuple paraguayen, Ejército del Pueblo Paraguayo), dont la zone d’activité se concentre dans cette partie du pays. « Le problème avec la FTC, c’est qu’elle part du principe que tout paysan est un guérillero, cela entraîne une répression aveugle dans les villages », explique Adriano.

Une situation que le jeune homme connaît personnellement. C’est parce qu’il était menacé d’arrestation qu’il s’est exilé trois ans au Venezuela. Il a ensuite été accusé d’être « le délégué international de la guérilla » de l’EPP pour sa présence dans le pays chaviste.

Adriano Muñoz, militant de l’OCN.

« La répression ne se fait pas au hasard », soulignent de leur côté Pablo Cáceres et Benjamin Valiente, tous deux membres de la Pastorale sociale de l’Église de Concepción. Religieux impliqués dans le monde rural, les deux hommes sont des figures publiques reconnues pour leur engagement en faveur des communautés locales.

Selon eux, « la plupart des victimes des actions de la FTC, sous prétexte de lutte antiterroriste, sont des personnes impliquées dans les mobilisations sociales paysannes et contre les abus des grands propriétaires ». Ils dénoncent des cas de « falsos positivos » (faux positifs), c’est-à-dire des personnes tuées par l’armée que l’on présente ensuite comme des membres de l’EPP.

Benjamin Valiente (à gauche) et le prêtre Pablo Cáceres, responsables de la Pastorale sociale de Concepción.

Apparu en mars 2008, l’EPP est un groupe insurgé qui se dit marxiste-léniniste. Possédant des racines rurales, il a surgi lors d’un conflit opposant les habitants de la petite commune de Kurusu de Hierro (département de Concepción) à Nabort Both, propriétaire d’une plantation de soja voisine.

Les premiers exigeaient l’installation d’une barrière verte (composée d’arbres) afin d’empêcher que la fumigation de produits agrochimiques, réalisée par le second, ne continue de provoquer des intoxications au sein des foyers. Alors qu’un procès était en cours, l’EPP brûla des tracteurs et autres machines agricoles appartenant à M. Both.

Depuis, l’EPP a multiplié les actions violentes : embuscades, attaques armées et enlèvements. Il a de nouveau fait la une des journaux avec l’enlèvement, le 9 septembre 2020, de l’ancien vice-président de la république Oscar Denis.

« Que ce soit par coercition ou par sympathie politique, l’EPP dispose d’un soutien dans le milieu rural » 

« Le problème est que l’EPP porte les mêmes revendications que les groupes paysans », déplore Benjamin Valiente. Contre la déforestation, contre la fumigation et hostile aux grands propriétaires terriens, l’organisation armée affirme dans ses communiqués lutter en faveur « du peuple » et contre « les oligarques ».

 « Mais leurs actions nous portent préjudice à chaque fois, déplore Benjamin Valiente. Elles justifient le discours sécuritaire et la militarisation de la région. » L’EPP devient un ennemi si utile à l’État que les deux religieux doutent parfois de sa nature réelle ou de la volonté sincère des autorités à l’éradiquer.

Un questionnement que se pose également le journaliste et universitaire Hugo Pereira, auteur d’un ouvrage sur le sujet [2] : « Il n’y a presque plus de forêts, cet habitat naturel des guérillas, et les vastes territoires sur lesquels se déplace l’EPP sont pour la plupart composés de terrains privés, dotés de gardiens armés et de systèmes de surveillance. Comment peut-il tenir en échec les militaires si longtemps dans ces conditions ? »

Le journaliste Hugo Pereira, dans la banlieue d’Asunción, la capitale du Paraguay.

Pour le criminologue Juan Martens, auteur d’une longue enquête sur l’EPP (Aproximaciones a la naturaleza del EPP dese la perspectiva de la insurgencia), l’existence de ce groupe armé est favorisée par l’absence de l’État dans la région. Il mentionne notamment le cas d’assistance ou d’aides économiques sporadiques que la guérilla dispense dans les hameaux. 

« Que ce soit par coercition ou par sympathie politique, l’EPP dispose d’un soutien dans le milieu rural. » De son côté, l’OCN, l’organisation paysanne non violente, dit pâtir de la situation : « L’OCN a perdu beaucoup de membres à cause de cette stigmatisation, regrette ainsi Adriano. 

Autrefois, nos forces vives étaient capables de paralyser la ville lors des mobilisations. » Malgré les difficultés, elle reste une actrice centrale dans le nord du pays. Et un rempart modeste face au rouleau compresseur de la monoculture.

Une rue du centre-ville de Concepción.

 

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15 février 2021 1 15 /02 /février /2021 01:22

 

Durée de lecture : 7 
 

     
 

Depuis le deuxième confinement et la dérogation obtenue par les chasseurs pour pratiquer leur « loisir », les gestes de destruction de leur matériel se multiplient dans les campagnes. Reporterre a suivi deux de ces « promeneurs » engagés.

  • Nord de la France et Meuse, reportage

Un dimanche de fin décembre, dans le nord de la France. Il est 9 heures du matin, le soleil se lève doucement et inonde les plaines d’une lumière pâle. Sur les chemins, les rares promeneurs se hâtent. Autour d’un bois longeant la plaine, un rassemblement de 4X4 et de gilets orange fluo attirent tous les regards.

 « C’est les chasseurs, ils vont commencer leur battue », explique Bastien, dont le prénom a été modifié à sa demande. Il est promeneur et il aime photographier les animaux qu’il rencontre au cours de ses balades. Mais, depuis quelque temps, les photos ne sont plus le seul but de ses sorties matinales.

Avec l’annonce du second confinement, pendant lequel les chasseurs ont obtenu le droit de profiter seuls de la nature, les promenades de Bastien se sont transformées en véritables opérations clandestines. « J’ai décidé que ça avait assez duré. On ne peut plus vivre dans la peur de prendre une balle », dit-il fièrement.

Dans son sac à dos, sous un petit morceau de toile sombre, une lame affûtée attend son heure. « C’est une petite scie », un outil qu’il destine aux équipements des chasseurs, qu’il trouve au fil de ses promenades. « Je prévois rarement, en général je tombe dessus par hasard », raconte-t-il.

Mais il reste aux aguets. Derrière les arbres, Bastien aperçoit une masse rouge le long d’un arbre : c’est un agrainoir, rempli de grains de maïs pour attirer les sangliers. « Celui-là, ils ont déjà eu des frais dessus ! lance-t-il en rigolant, mais ils le réparent à chaque fois. » Et aujourd’hui, pas question d’y toucher. « À force de m’en prendre plusieurs fois au même matériel, ils finissent par poser des pièges photographiques, donc je fais plus attention. »

 Au loin, un premier coup de carabine vient briser l’immobilité du paysage gelé. « En plus, les chasseurs ne sont pas loin. » Quelques centaines de mètres plus avant, Bastien fait demi-tour : la balade se termine. « On va dans leur direction, ce n’est pas très prudent, explique-t-il. Et puis, je préfère me promener seul, c’est plus discret. »

« J’ai éventré la cage pour les faire sortir » 

François, également un nom d’emprunt, préfère quant à lui s’en prendre à un type de matériel bien précis : « Depuis que je me balade en forêt, je détruis systématiquement les pièges que je découvre », raconte-t-il. Promeneur, comme Bastien, il s’oppose à la chasse depuis une trentaine d’années.

Depuis quelque temps pourtant, ses actions sont limitées : « Entre le confinement et le couvre-feu, ça devient compliqué de sortir de chez soi. Ce n’est pourtant pas l’envie qui me manque », avoue-t-il. Au cours de ses sorties, il a eu affaire à toutes sortes de pièges : pour les oiseaux, les renards… Mais un l’a particulièrement marqué : « C’était une cage à corbeaux. »

Installée au milieu d’un champ, la cage contenait plusieurs corbeaux.

Un été, alors qu’il se promenait à moto, François a aperçu une grande cage, posée au milieu d’un champ. « Les oiseaux sont attirés avec des graines. Une fois entrés, ils sont piégés. » À l’intérieur de la cage se trouvaient de nombreux corbeaux, dont certains incapables de voler. « Ils étaient sept ou huit, sans compter les cadavres au sol, se souvient François, c’était un vrai mouroir. »

 Alors, il est intervenu. « J’ai éventré la cage pour les faire sortir, et ai emmené le plus faible à un refuge pour le faire soigner », raconte-t-il. Quelques semaines plus tard, le corbeau recouvrait sa liberté.

Si François est limité dans ses actions du fait du couvre-feu, d’autres prennent la relève. Le 24 janvier, le naturaliste Pierre Rigaux a partagé sur les réseaux sociaux une vidéo, où l’on voit deux adolescents porter secours à un blaireau pris dans un piège posé par un chasseur.

Pour François, cette augmentation des actes antichasse n’a rien d’étonnant. « Les chasseurs ont tout fait pour se mettre les gens à dos », dit-il, évoquant notamment la chasse à courre, toujours d’actualité dans sa région. Pour autant, il ne trouve pas toutes ces actions utiles ou efficaces : « Renverser un mirador n’avance à rien : il est vite remis à sa place, et des animaux continuent de mourir », estime-t-il.

C’est pourtant ce type de dégradations dont a fait les frais la société de chasse de Dieue-sur-Meuse, en novembre 2020. Alors qu’il inspectait les bois de la commune comme il le fait régulièrement, Daniel Guillaume, président de la société de chasse, a constaté qu’un de ses miradors avait été renversé et endommagé.

 « C’était la première fois que ce genre de chose se produisait, très peu de temps après la réouverture de la chasse », dit-il à Reporterre. De retour sur place deux mois plus tard, le poste surélevé porte toujours les traces du passage de ses assaillants : des planches, plus claires, ont remplacé celles qui avaient été cassées ; les filets déchirés ont, eux, été rafistolés « du mieux qu’on pouvait », explique le chasseur.

 « Ils l’avaient fait dévaler sur plusieurs dizaines de mètres, dans les broussailles. » Avec l’aide de quelques autres chasseurs, le mirador a été remis à sa place, et réparé. « Mais le temps qu’on regagne le chemin, un second mirador avait été renversé ! » grogne-t-il.

Depuis la piste cyclable récemment inaugurée, le mirador est facilement repérable.

Des actes qui sont, selon lui, dus à la récente inauguration d’une piste cyclable traversant « leurs » bois, et exposant les miradors à la vue des promeneurs. « Avant, personne ne passait par là.

Mais depuis cette année, c’est une vraie autoroute », ajoute-t-il. Alors, pour éviter les récidives, le matériel est désormais surveillé par plusieurs caméras cachées dans les arbres, et l’information a été publiée dans les médias locaux. « Depuis, on n’a plus de problème », assure-t-il.

Mais ces actes ne sont pas les seuls à inquiéter le chasseur. « Les baraques de chasse des alentours sont visitées. On se fait piquer du matériel, surtout nos bouteilles de gaz », assure-t-il.

« Je ne me suis jamais fait prendre, je n’ai même jamais été inquiété »

Face à ce qu’elle appelle le « chasse-bashing », la Fédération nationale des chasseurs (FNC) a mis en place une cellule de signalement de ces actes. « Sans que je les prévienne, la fédération [de chasse] m’a appelé et m’a posé tout un tas de questions, se souvient Daniel Guillaume. Ils voulaient que je porte plainte, mais je ne l’ai pas fait. »

Sur le site de la FNC, une section est dédiée à la signalisation des actes malveillants.

Ainsi depuis septembre, une quarantaine de dégradations matérielles ont été signalées à la Fédération. « Les plus visés sont les miradors et les véhicules des chasseurs », dit Sophie Baudin, responsable des relations presse à la FNC. « Récemment, on nous a signalé six véhicules de chasseurs sabotés durant l’action de chasse dans le Morbihan. »

 À cela s’ajoute une dizaine de plaintes pour violences physiques, et de nombreuses plaintes pour violences verbales, notamment sur les réseaux sociaux. Mais les auteurs sont rarement identifiés. Quant aux peines encourues, elles peuvent s’élever à « sept ans d’emprisonnement et 100.000 € d’amende »

 en cas de circonstances aggravantes, comme « la dissimilation du visage ou l’infraction en réunion », précise Sophie Baudin. Des conséquences qui n’inquiètent pas spécialement les deux promeneurs. « J’avoue ne pas trop y penser », dit Bastien. « Je ne me suis jamais fait prendre, je n’ai même jamais été inquiété.

Ce n’est pas aujourd’hui que ça va commencer », assure François. Ce n’est pas le cas de tout le monde : début janvier, un homme a été condamné à six mois de prison pour avoir empêché une battue administrative, en venant même aux mains avec un chasseur. Alors, pour ces promeneurs, la prudence reste de mise : « C’est sûr qu’il ne faut pas en parler à n’importe qui, et il faut agir à l’abri des regards ! »

Un piège à corbeaux.

 

C’est maintenant que tout se joue…

Le désastre environnemental s’accélère et s’aggrave, les citoyens sont de plus en plus concernés, et pourtant, le sujet reste secondaire dans le paysage médiatique. Ce bouleversement étant le problème fondamental de ce siècle, nous estimons qu’il doit occuper une place centrale dans le traitement de l’actualité.


Contrairement à de nombreux autres médias, nous avons fait des choix drastiques :

  • celui de l’indépendance éditoriale, ne laissant aucune prise aux influences de pouvoirs. Le journal n’appartient pas à un milliardaire ou à une entreprise Reporterre est géré par une association d’intérêt général, à but non lucratif. Nous pensons qu’un média ne doit pas être un levier d’influence de l’opinion au profit d’intérêts particuliers.
  •  
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  •  
  • celui de la cohérence : Reporterre traite des bouleversements environnementaux, causés entre autres par la surconsommation, elle-même encouragée par la publicité. Le journal n’affiche donc strictement aucune publicité. Cela garantit l’absence de lien financier avec des entreprises, et renforce d’autant plus l’indépendance de la rédaction.

En résumé, Reporterre est un exemple rare dans le paysage médiatique : totalement indépendant, à but non lucratif, en accès libre, et sans publicité.


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14 février 2021 7 14 /02 /février /2021 02:16

 

Durée de lecture : 5 minutes

3 février 2021 / Justin Carrette et Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)
 

     
 

Victoire pour les organisations requérantes de l’Affaire du siècle : mercredi 3 février, l’État français a été reconnu coupable d’inaction climatique. Le tribunal enjoint à l’État de prendre « toutes les mesures permettant d’atteindre les objectifs que la France s’est fixés en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre ».

« Aujourd’hui, on est 2,3 millions de personnes à avoir gagné. Cette décision met fin au débat : non, l’État n’en fait pas assez pour lutter contre le réchauffement climatique ! » Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France, l’une des associations requérantes, affiche un grand sourire en conférence de presse. Le mercredi 3 février, le tribunal administratif de Paris a rendu une décision historique.

La juridiction a enjoint à l’État de prendre « toutes les mesures permettant d’atteindre les objectifs que la France s’est fixés en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre », et ce « afin de faire cesser pour l’avenir l’aggravation du préjudice écologique constaté ».

Décision du tribunal administratif de Paris

Le tribunal administratif de Paris a condamné l’État à verser aux quatre organisations requérantes — Oxfam France, Notre affaire à tous, la Fondation pour la nature et l’Homme et Greenpeace France — la somme d’un euro chacune en réparation de leur préjudice moral. Les demandes de versement d’un euro symbolique en réparation du préjudice écologique ont, en revanche, été rejetées.

Il s’agit « d’un jugement "avant-dire droit", a précisé l’avocat Arnaud Gossement sur Twitter. Le jugement définitif sera rendu après un supplément d’instruction de 2 mois. Il faut attendre ce 2e jugement pour savoir s’il sera "historique" ». Les associations demandaient en effet au tribunal d’enjoindre à l’État d’adopter des mesures concrètes pour lutter contre le changement climatique.

Pour le tribunal, « l’état de l’instruction ne permet pas (…) de déterminer avec précision les mesures qui doivent être ordonnées à l’État à cette fin ». La juridiction laisse donc deux mois aux ministres compétents pour fournir des « observations non communiquées » lors de l’instruction et prouver qu’il agit.

Pour Cécile Duflot, « un nouveau débat de deux mois s’ouvre sur l’injonction de l’État à agir. Le tribunal ne peut pas se substituer à lui, mais peut le pousser à agir, notamment avec des décrets, circulaires ou projets de loi ».

Les conclusions du tribunal administratif de Paris vont en tout cas au-delà des réquisitions de la rapporteuse publique. Durant l’audience, elle avait déjà constaté « la carence de l’État à adopter des mesures publiques contraignantes », dont résulte « un surplus annuel d’émissions de gaz à effet de serre qui aggrave le préjudice écologique ».

La présentation de ses conclusions avait été largement étayée par des données scientifiques, notamment les derniers rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Le non-respect de la trajectoire que s’est lui-même fixée l’État, transcrite par la Stratégie nationale bas carbone (SNBC), a beaucoup pesé dans sa recommandation.

Si l’État décide de faire appel du jugement, l’affaire sera portée devant la Cour administrative d’appel de Paris. « Un appel est possible, mais ce serait un signal assez désastreux de la part de l’État, sachant que le tribunal a reconnu ses carences dans la lutte contre le réchauffement climatique », estime l’avocat de Greenpeace, Clément Capdebos.

C’est en tout cas une première victoire pour les organisations requérantes de l’Affaire du siècle, qui avait été lancée le 17 décembre 2018. Les associations avaient alors envoyé une demande préalable indemnitaire — une étape obligatoire avant toute procédure au tribunal — à plusieurs ministres, dont le Premier ministre de l’époque, Édouard Philippe. « Cette lettre démontrait l’inaction de l’État et demandait une réparation des préjudices écologiques et moraux causés par cette inaction », racontait Célia Gautier à Reporterre, début janvier. L’État avait alors deux mois pour y répondre.

En parallèle, une pétition de soutien à l’Affaire du siècle avait recueilli plus d’un million de signatures en moins de 48 heures, et dépassé la barre des deux millions en moins de trois semaines, devenant la mobilisation en ligne la plus massive de l’histoire de France.

 « La pression sociétale était telle qu’il est devenu impossible et intenable pour le gouvernement de ne pas faire l’effort de nous répondre, poursuivait le directeur général de Greenpeace. Édouard Philippe et François de Rugy, alors ministre de l’Écologie, nous ont reçus pour nous expliquer la “différence de vision philosophique” qui nous séparait. Ils nous ont dit qu’ils faisaient leur part, que les citoyens devaient faire la leur. »

Pourtant mis sous pression par la pétition, le gouvernement avait rejeté la demande préalable indemnitaire des ONG. Le 14 mars 2019, à la suite de ce rejet, les quatre organisations requérantes avaient déposé un recours « en plein contentieux » devant le tribunal administratif de Paris, complété deux mois plus tard par un mémoire compilant l’ensemble de leurs arguments.

Le 23 juin 2020, à la fin du délai imparti, l’État avait répondu à l’Affaire du siècle en déposant un mémoire en défense de quarante pages. Le 3 septembre 2020, les organisations ont contre argumenté avec un mémoire en réplique et y ont joint une centaine de témoignages de victimes de la crise climatique.

Le tribunal administratif a clos l’instruction le 9 octobre 2020 et avait fixé l’audience au jeudi 14 janvier — audience durant laquelle les avocats des associations et de l’État avaient pu plaider. Les organisations corequérantes ont signifié leur soulagement à Reporterre. « Cette décision prouve que l’action citoyenne par le droit peut permettre de faire changer les choses et de lutter contre le réchauffement climatique, a déclaré Arié Alimi, avocat de l’ONG Oxfam France. Cette décision ouvre aussi la porte à d’autres actions en justice. »

 

C’est maintenant que tout se joue…

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8 février 2021 1 08 /02 /février /2021 03:43

 

Durée de lecture : 9 minutes

28 janvier 2021 / Marie Astier et Gaspard d’Allens (Reporterre)
 

     
 

Une mission d’information parlementaire pilotée par Les Républicains et La République en marche demande de « renforcer l’arsenal pénal » contre « les militants antiglyphosate, véganes ou antichasse ». Les propositions pourraient être inscrites dans la loi, une perspective qui inquiète fortement les militants écologistes ou antispécistes.

Le tempo est plutôt mal choisi, la concordance des temps frappante. Alors que l’Assemblée nationale examine en ce moment la proposition de loi sur le bien-être animal, les députés ont voté en commission un rapport issu d’une mission d’information parlementaire sur « l’entrave aux activités légales »

 

En creux, certains députés veulent « renforcer l’arsenal pénal » contre « les militants antiglyphosate, véganes ou antichasse ». Ils proposent la création de nouveaux délits pour lutter plus efficacement contre la diffusion d’images sur les réseaux sociaux et pour limiter l’intrusion dans les abattoirs ou les fermes usines.

Reporterre publie ce document qui a reçu l’aval de la majorité La République en marche (LREM). Un an après la création de la cellule Déméter, une nouvelle étape est franchie dans la répression et la criminalisation du mouvement écologiste.

  • Lire le rapport de la mission d’information « sur les moyens de juguler les entraves et obstructions opposées à l’exercice de certaines activités légales », composée de M. Xavier Breton, président, et de Mme Martine Leguille-Balloy et M. Alain Perea, rapporteurs :

 

Le rapport a été adopté mardi 26 janvier en fin d’après-midi par les commissions du Développement durable, des Affaires économiques et des Lois. Présidée par le député Les Républicains Xavier Breton, la mission parlementaire compte également deux rapporteurs, Martine Leguille-Balloy et Alain Perea, tous deux affiliés à La République en marche.

Ce travail est le fruit d’une promesse faite en juin 2019 par Barbara Pompili, la ministre de la Transition écologique, alors députée, aux sénateurs. Dans le cadre du projet de loi créant l’Office français de la biodiversité (OFB), le Sénat avait souhaité créer un délit d’entrave aux activités de la chasse.

L’idée n’avait finalement pas été retenue mais les présidentes des commissions des Lois et du Développement durable, Mmes Yaël Braun-Pivet et Barbara Pompili, s’étaient engagées à lancer une mission d’information sur le sujet.

Un an et demi plus tard, nous y voilà. Et contrairement à l’adage, le temps n’a pas assagi les parlementaires. Dès les premières pages, les auteurs du texte s’en prennent violemment aux écologistes et à leurs actions qui « stigmatisent des activités légales » comme « les OGM, la corrida, l’utilisation de glyphosate et autres produits phytosanitaires, les activités cynégétiques ou la consommation de protéines d’origine animale ».

Les auteurs précisent que « les avancées démocratiques ne peuvent pas se faire en imposant des idéologies par la voie d’exactions, d’attaques, de menaces ou encore de pressions sur des activités légales ».

Un rapport qui cible nommément plusieurs associations comme L214

D’après eux, ces dernières années, le nombre d’entraves à la chasse et à l’élevage industriel a explosé. Or « la réponse pénale apportée est trop faible », jugent-ils, regrettant que peu de plaintes soient déposées puis instruites. Le droit existant n’est pas adapté, estiment-ils.

L’état des lieux qu’ils dressent est volontairement dramatique, nourri par les plaintes des professionnels et des chasseurs, nombreux à avoir été auditionnés, contre seulement une association anti-chasse, AVA (Abolissons la vénerie aujourd’hui). « Greenpeace, France Nature Environnement et le WWF ont refusé les sollicitations de la représentation nationale », rappellent les députés en introduction, sans évoquer pour autant les raisons de leur boycott.

Les rapporteurs déplorent « une radicalisation des actions » menées par des « militants de plus en plus urbains », « engagés dans une multitude de causes, notamment féministe, antinucléaire ou antipolice ». « On y retrouve également des black blocs », alertent-ils, très sérieusement.

Le rapport recense pêle-mêle les tentatives d’intrusions au sein d’exploitations agricoles et des faits divers, comme l’altercation entre « un jeune chasseur et trois militants radicaux qui l’auraient mordu à la main ». Il cite autant la multiplication des sit-in devant les abattoirs que « les échanges verbaux vifs » entre agriculteurs et écologistes, les tags sur les cabanes de chasseurs ou les bris de vitrines dont seraient victimes des boucheries.

La question des réseaux sociaux est au cœur du rapport. Pour les auteurs, « les réseaux sociaux constituent en soi un moyen d’entrave » : ils « inspirent » et « amplifient les conséquences des actions ».

Le document cible nommément plusieurs associations : L214, Direct Action Everywhere, 269 Libération animale, Abolissons la vénerie aujourd’hui. « Bien organisées, avec une puissance d’influence importante, préméditant leurs actions et ayant une bonne connaissance de leurs droits, ces associations ont une capacité à exploiter les failles de la législation », notent-ils.

Le rapporteur de la mission voulait interdire le VTT en période de chasse

Les députés font plusieurs recommandations : ils veulent d’abord créer un délit d’entrave à la chasse, passible de 6 mois d’emprisonnement et de 5.000 euros d’amende. Ils proposent aussi d’introduire dans le Code pénal un délit punissant d’un an d’emprisonnement et de 7.500 euros d’amende l’intrusion sur un site industriel, artisanal, agricole ou de loisirs, qui aurait pour but de « troubler la tranquillité ou le déroulement normal de l’activité ».

Les rapporteurs souhaitent élargir le champ législatif des discriminations pour ajouter l’activité professionnelle ou de loisirs. Ils recommandent aussi de punir d’un an d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende toute diffamation publique commise à l’encontre d’une personne ou d’un groupe de personnes en raison de leur activité professionnelle ou de loisir, et donc l’agriculture ou la chasse.

Plusieurs mesures apparaissent comme une réponse directe aux demandes du principal syndicat agricole, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles). Il y a à peine plus d’un an, la présidente du syndicat, Christiane Lambert, avait demandé à la ministre de la Justice de l’époque, Nicole Belloubet, la création d’un délit spécifique aux intrusions dans les élevages, comme Reporterre l’avait signalé.

La même avait aussi demandé, dès 2018, une commission d’enquête parlementaire sur les militants antispécistes. Vœu quasi exaucé avec cette mission d’information.

Elle a pu compter sur les trois parlementaires qui portent ce rapport. Le président est le député de l’Ain Les Républicains Xavier Breton. C’est dans son département qu’a eu lieu l’incendie d’un abattoir pour lequel des antispécistes ont été incriminés. Le rapport omet de préciser que ces derniers nient les faits.

En ce qui concerne les rapporteurs, Alain Perea, député LREM de l’Aude, est coprésident du groupe Chasse, pêche et territoires à l’Assemblée nationale. Quand un vététiste avait été tué par un chasseur, il avait proposé d’interdire… le VTT pendant la période de chasse. La rapporteuse, Martine Leguille-Balloy, a été avocate dans l’agroalimentaire et avait déjà proposé une commission d’enquête sur l’agribashing.

Plus généralement, le rapport reprend exactement les mêmes arguments que ceux qui ont présidé à la création de la cellule de renseignement de la gendarmerie Déméter, en décembre 2019. La cible est la même, à savoir les contestataires du modèle agricole dominant, élargie aux anti-chasse.

Les acteurs identiques : Déméter a été mise en place via un partenariat inédit entre seulement deux des syndicats agricoles — la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs — et la gendarmerie. Pour le justifier, la gendarmerie avançait que plus de 14.000 « atteintes au monde agricole » avaient été recensées en 2019. Mais la majorité était des vols et cambriolages. L214 avait pu calculer que seul 0,28 % était des actes antispécistes.

« On est dans la même logique que la loi Sécurité globale »

Pour ces députés, le phénomène est au contraire massif. « Nous sommes, avec Alain Perea, tous les deux du milieu rural et nous avons été surpris par ce que nous avons découvert », insiste Mme Leguille-Balloy, jointe par Reporterre. « Toute idéologie mérite d’être défendue, mais pas dans la violence. Nous devons concilier l’expression de ces idées et l’arrêt de la violence. » « Perturber la chasse est devenue la marotte de certains. Ils sont inconscients, il va y avoir des morts », avertit M. Perea.

Pas de quoi rassurer la sphère associative. « Il y a un risque de glissement. La contestation du système agricole dominant pourrait finir par être considérée comme du dénigrement », craint François Veillerette, de l’association Générations futures. « Je prends cela très au sérieux, car ils veulent criminaliser une critique sociale, politique, écologique, indique Fabrice Nicolino, président de l’association Nous voulons des coquelicots. Ce qui les embête, c’est que la société se révolte contre l’agriculture industrielle. Ils sentent le sol se dérober sous leurs pieds. »

 

 

« Il y a un refus d’entendre la société civile, poursuit la députée Génération Écologie Delphine Batho. Le fait de considérer comme délictuelles des activités qui concourent de façon normale et non violente à la vie démocratique est extrêmement choquant. On est dans la même logique que la loi Sécurité globale appliquée au domaine agricole. »

Autant de réticences balayées par les rapporteurs, qui appellent à des mesures urgentes. Pour aller vite, ils étudient deux solutions. Soit reprendre une proposition de loi sur le même sujet, déjà adoptée par le Sénat, et la renforcer avec les propositions du rapport. Soit introduire les dispositions via des amendements dans une autre loi passant bientôt en discussion. « On est en fin de législature, le risque est que ça ne débouche pas, peut-être vaudrait-il mieux appliquer de ce qui existe déjà dans le droit », nuance le député breton Paul Molac, membre de la mission.

Le message a été, en tout cas, passé aux chasseurs et à la FNSEA : à un peu plus d’un an de la présidentielle, LREM reste à leur écoute.

 

C’est maintenant que tout se joue…

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5 février 2021 5 05 /02 /février /2021 04:59

 

     
 

Ski de fond, de rando, raquettes… Ces pratiques, en vogue depuis quelques années, connaissent un essor inédit avec la crise sanitaire et la fermeture des remontées mécaniques. Elles ne pourront même pas ouvrir comme elles l’espéraient pour les vacances scolaires de février. « La crise du Covid, c’est la revanche des stations-villages », selon un acteur du secteur.

  • Corrençon-en-Vercors (Isère), reportage

Sur le site nordique du Haut Vercors, à Corrençon, nulle trace de la morosité qui a gagné les stations de ski cet hiver. Le prolongement de la fermeture des remontées mécaniques pendant les vacances de février, liée à la crise sanitaire, n’effleure ni les skieurs de fond, ni les raquettistes qui arpentent de blanches étendues sous un soleil glacial. Au contraire, l’afflux vers les activités nordiques est cette année sans précédent.

« On a explosé nos chiffres, lance Jean Lambret, responsable du site de Corrençon. On est plus de 30 % au-dessus du chiffre d’affaires moyen à la même époque ! » Même constat dans la station de ski voisine, à Autrans : « On voit des gens à la queue leu leu avec leurs skis de randonnée sur les pistes... Entre la raquette, le chien de traîneau et le biathlon, c’est blindé ! », se réjouit Thierry Gamot, ancien maire du village et président de la fédération Nordic France, qui rassemble tous les sports d’hiver, en dehors du ski alpin et des activités motorisées.

Ces pratiques affichent une « fréquentation record » en France, certains domaines nordiques ayant déjà dépassé, à l’issue des vacances de Noël, le chiffre d’affaire de l’année dernière.

Ces loisirs en vogue ont permis aux stations de ski mixtes, proposant à la fois ski alpin et nordique, de limiter les pertes.

Aux Saisies par exemple, dans le massif du Beaufortain, malgré les télésièges en berne, la station a été « occupée à 50 %, grâce à son offre d’activités nordiques », rapporte Nordic France. À Courchevel, « les magasins de location de ski de fond ont loué tout leur matériel, ce qui est inhabituel, relate-t-on à l’Office du tourisme. On observe un usage plus nature et plus découverte de la montagne. » Dans cette station historique de l’alpin, on vante cette année l’itinéraire balisé de ski de randonnée.

Sorties raquettes-yoga ou fat bike à Serre-Chevalier ; balade vers une cascade gelée à Megève ; plongée sous glace à Tignes... Les géants de l’or blanc tentent d’adapter leur marketing, mais la débâcle est néanmoins majeure, surtout pour les stations qui ont misé tout ou presque sur le ski alpin.

Pendant les vacances de Noël, le taux d’occupation est descendu à 25 % en moyenne, voire moins de 20 % pour certaines stations d’altitude, déplore l’Association nationale des maires des stations de montagne. Selon elle, pendant ces deux semaines, « 1,5 milliards d’euros de chiffres d’affaires a été perdu par l’ensemble de la filière ».

Dans le Vercors aussi, les mesures sanitaires ont, par la force des choses, drainé les vacanciers vers les sports nordiques. Mais l’on veut voir dans cet essor bien plus qu’un simple report : une tendance de fond, que les contraintes de l’épidémie n’ont fait qu’accélérer. « Les activités nordiques attirent de plus en plus depuis quelques années, assure Jean Lambret. Elles ne sont pas à opposer au ski alpin, mais elles plaisent pour d’autres raisons : elles sont moins chères, elles offrent de la convivialité, du calme, un retour à la nature... »

Autant de valeurs que les petites stations de ce massif de moyenne altitude mettent en avant depuis longtemps. En première ligne du changement climatique, elles jouent leur survie en se diversifiant, pour ne plus dépendre seulement de la neige et du ski.

Bien obligées de développer une palette d’activités variées, été comme hiver, pour pallier les aléas climatiques, elles s’estiment aujourd’hui mieux armées pour affronter une crise majeure. « La crise du Covid, c’est la revanche des stations-villages. Tout le travail de diversification qu’on a mené depuis des années paie aujourd’hui, estime Thierry Gamot. 

Dans nos stations, environ la moitié des retombées économiques du tourisme se font déjà l’été ! » De quoi relativiser la baisse des recettes liées aux fermetures des télésièges... Reste à trouver un modèle économique viable pour ces sports d’hiver moins rémunérateurs, et qui restent, malgré tout, pratiqués à plus petite échelle que leur grand frère alpin.

Reste à trouver un modèle économique viable pour ces sports d’hiver moins rémunérateurs.

Face à l’afflux de sportifs, l’importance des zones de quiétude pour la faune

Néanmoins, l’envolée des sports nordiques est telle que ses effets sur l’écologie commencent à inquiéter. En sortant des pistes balisées, les amateurs de raquettes ou de ski de rando pénètrent dans des secteurs jusqu’ici épargnés par la présence humaine, y divagant parfois de manière imprévisible, surprenant les animaux qui y vivent.

Non sans conséquences. « Les chamois, par exemple, parcourent globalement plus de distance et de dénivelé les jours de forte fréquentation. Certains sont plus vigilants, ils se nourrissent donc moins et acquièrent moins d’énergie », explique Clémence Perrin-Malterre, du laboratoire Edytem (Environnements dynamiques territoires montagnes, CNRS et Université Savoie Mont Blanc), qui participe à une étude transdisciplinaire sur les effets de ces loisirs sur la faune.

L’afflux vers les activités nordiques est cette année sans précédent.

Autre espèce alpine emblématique, le tétras lyre affectionne les habitats semi-ouverts, autour de deux mille mètres d’altitude... tout comme les skieurs et raquettistes. Côté suisse, le dérangement hivernal de cet oiseau menacé a été documenté par les recherches du professeur Raphaël Arlettaz, biologiste à l’université de Berne. Il détaille :

Les oiseaux soumis au passage des sportifs élèvent leur réponse au stress. Ils fuient, abandonnent leur igloo [qu’ils creusent dans la neige pour se protéger] et sont alors plus exposés au froid. Ils consomment donc plus d’énergie... Au-delà d’un certain seuil, ils paient en termes de survie. »

Ces perturbations se reflètent d’ailleurs dans la population d’oiseaux, bien moins dense dans les zones fréquentées. « La solution est de créer des zones refuges sans présence humaine, et idéalement sans chasse pour que les oiseaux se sentent en sécurité », dit Raphaël Arlettaz.

En France, de telles initiatives de conservation de la faune d’altitude se sont multipliées, à divers degrés, autour des stations de ski ou dans des aires protégées. Dans le Vercors, depuis le domaine de Corrençon, on aperçoit à l’Est les monts qui s’élèvent vers la Réserve naturelle des Hauts-Plateaux.

Là-haut, quelques itinéraires de randonnée traversent les forêts de pins et les alpages enneigés. Il y a cinq ans, un secteur niché entre deux chemins de grande randonnée a été identifié comme une importante zone d’hivernage pour le tétras lyre. Y a alors été décrétée une « zone de tranquillité » pour la faune alpine, couvrant deux cents hectares, et balisée l’hiver par des panneaux.

Reste à faire respecter cette mesure : sans interdiction réglementaire, la Réserve compte sur la sensibilisation et la bonne volonté des promeneurs.

 

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16 janvier 2021 6 16 /01 /janvier /2021 18:46

« Des atomes et des keufs » - émission radio autour de la mémoire de la lutte antinucléaire dans le Bugey

 

Des militant-e-s luttant contre des projets de centrales dans les années 70 à Malville et au Bugey racontent leur expérience antinucléaire.


Danielle nous raconte comment c’était d’être une femme dans ces mouvements, Yves parle de la repression policière qu’iels ont subi-e-s, et au milieu de tout ça il y a des sons de rap de copaines...

 
 
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Radioradieuses est un petit collectif gravitant dans le milieu écolo, qui s’intéresse à plein de sujets, avec comme base commune la lutte contre les dominations : sur les corps, la terre, ou les esprits.


On a un créneau tous les deuxième jeudi du mois dans l’émission Zoom écologie sur Radio Fréquence Paris Plurielle (106.3 MHz en FM à Paris, écoutable en direct sur leur site www.rfpp.net).

On était en mixité choisie sans mecs cisgenres pour réaliser un premier épisode, qui tourne autour de la mémoire des luttes antinucléaires dans le Bugey dans les années 70, mais parle aussi de flics et de féminisme. Et puis le Bugey, c’est pas si loin de Lyon...

On a choisi de se pencher sur les luttes antinucléaires, parce que c’est un sujet qui nous tient à coeur et qui disparait derrière le mouvement écolo actuel, qui oublie peut-être un peu trop d’où il vient.


Ouais, parce que aujourd’hui, la voix des pro-nucléaires domine l’espace médiatique et politique en France. Que ce soit via les canaux de communication d’EDF, d’Orano ou de l’Andra, ceux de certain-e-s scientifiques à la mode parce que engagé-e-s pour l’écologie ou sur les chaînes de youtubeureuses connu-e-s, l’énergie nucléaire est défendue comme étant une énergie écologique, dont la production rejette peu d’émissions de gaz à effet de serre et donc comme une énergie d’avenir.

Face à eux, les luttes antinuke ont du mal à se faire entendre. Alors même que l’année 2021 va s’avérer cruciale, pour le développement ou non du nucléaire en France (présentation de nouveaux projets d’EPR, décision quant à la demande d’utilité publique de l’ANDRA pour étendre ses achats de terrains à Bure…), il devient urgent de faire entendre celles et ceux qui s’opposent à l’expansion de cette filière.

Parce que le nucléaire perpétue le colonialisme, que le nucléaire est socialement néfaste, que le nucléaire est lié à l’industrie militaire, que le nucléaire est corrompu, que le nucléaire criminalise ses opposantes, que le nucléaire nuit au vivant, que le nucléaire est une menace permanente d’accidents et de fuites, que le nucléaire présente des risques accrus dans un contexte d’instabilité sociétale, que le nucléaire empêche une politique de sobriété et d’efficacité énergétique, que le nucléaire ne résistera pas au changement climatique.

Bonne écoute !

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13 janvier 2021 3 13 /01 /janvier /2021 02:41

 

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« C’est une supercherie de porter des objectifs toujours plus élevés sans avoir des actions à la hauteur », estime Matthieu Orphelin. Ce député, qui a quitté La République en marche, plaide pour une écologie qui « améliore la vie des gens, et notamment celle des moins aisés ». Prochaine étape ? Rassembler les acteurs de l’écologie sociale, de gauche, pour 2022.

Matthieu Orphelin est député (ex-La République en marche) de la première circonscription du Maine-et-Loire. Docteur en énergétique de l’École des Mines, il a été porte-parole de la fondation Nicolas Hulot et vice-président (Europe Écologie — Les Verts) de la région Pays-de-la-Loire.


Reporterre — Vous êtes membre du groupe de suivi du projet de loi Convention citoyenne pour le climat, comment réagissez-vous au détricotage des propositions des cent cinquante citoyennes et citoyens ?

Matthieu Orphelin — Depuis le début, je crois à cette initiative. Le 25 novembre 2018, [la chercheuse et membre du Giec] Valérie Masson-Delmotte et moi avons publié une tribune qui appelait à « réinventer le dialogue autour de la transition écologique » dans laquelle on proposait de tirer au sort cent citoyens.

On est parmi les premiers avoir mis sur la table cette idée et à l’avoir présentée comme une des portes de sortie à la crise des Gilets jaunes. Tout au long du processus, j’ai suivi les débats de la Convention. J’ai trouvé l’implication et le travail des citoyens incroyables.

Quand Emmanuel Macron a annoncé en juin vouloir reprendre 146 des 149 propositions, j’ai fait partie des gens qui ont dit « banco » ! Nous avons vite déchanté. Si on fait une analyse factuelle de la situation, on se rend compte que la promesse du sans filtre n’a pas été respectée. La « superbe coconstruction de la loi » que nous vantait le gouvernement n’a pas eu lieu.

Et les mesures les plus importantes n’ont pas été arbitrées ou sinon défavorablement. Les ministres disent qu’on n’a pas l’argent, alors qu’ils ont écarté lors des débats budgétaires toutes les propositions que nous avions portées sans relâche : régulation des niches fiscales dont bénéficient les géants du numérique et du e-commerce, contributions des plus hauts revenus, des plus grands patrimoines et des plus grandes entreprises épargnées par la crise…

Face à cela, les citoyens ne sont pas dupes. C’est d’ailleurs très intéressant de voir comment ils ont acquis grâce à ce travail un véritable savoir. Ce ne sont pas des experts mais ils ne se laissent pas manœuvrer avec des éléments de langage classiques. Les citoyens sont dans une attitude qui force le respect.


Le projet de loi issu de la Convention n’est-il pas vidé de sa substance ?

En tout cas, il ne permettra pas d’arriver à l’objectif de réduction de moins de 40 % d’émissions de CO2 d’ici 2030. C’est clair et net. Il y a une incompréhension majeure entre le président de la République, ce qu’il estime avoir fait et la réalité de ce qu’il faudrait faire. C’est ce que lui rappellent d’ailleurs les citoyens. Emmanuel Macron n’a pas respecté les règles du jeu qu’il avait fixées.

S’il leur avait dit de trouver des solutions pour baisser de 10 % les émissions de CO2 d’ici 2030, les citoyens auraient élaboré un projet moins ambitieux. Là, ils ont simplement répondu à la feuille de route du gouvernement. En rabotant leurs propositions, le gouvernement renie ses propres ambitions. À chaque fois qu’il refuse une mesure, il pourrait, au moins, en proposer une autre avec un effet équivalent sur les émissions. Ça serait logique...


Non seulement cette loi ne permettra pas de réduire les émissions de 40 % mais la France et Emmanuel Macron viennent de s’engager pour qu’on passe à moins 55 % en Europe. Que révèle cette discordance ?

Il faut avoir des objectifs ambitieux, c’est important. Surtout que la France a poussé d’autres pays pour qu’on aille vers cet horizon. Mais sans actions suffisantes pour les réaliser, dès maintenant et dans les prochains mois, on n’y arrivera pas. Donc d’une certaine façon, c’est une supercherie de porter des objectifs toujours plus élevés sans avoir des actions à la hauteur.


Une supercherie, c’est du mensonge…

C’est votre mot. J’essaye toujours de peser les miens. En tout cas, il est illusoire de fixer des objectifs aussi ambitieux s’il n’y a pas de changement d’échelle dans l’action. Le président se dit satisfait de son bilan et affirme que personne n’en a jamais fait autant sur l’écologie.

Alors, peut-être en a-t-il fait plus que Hollande ou Sarkozy, mais ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est de réduire les émissions de 6 % par an. L’exécutif se contente trop souvent de modifications à la marge. Je crois que les cent cinquante citoyens ont mieux mesuré la réalité de ce qu’il faut faire. L’écologie est une chance pour répondre à la crise, mais elle nécessite un changement de grande ampleur.


L’annonce du référendum est-elle une manière de masquer les renoncements du gouvernement ? Est-ce une manœuvre dilatoire ?

Dès que j’ai appris qu’un référendum [qui demanderait aux Français d’inscrire l’impératif écologique dans l’article 1 de la Constitution] allait être annoncé, j’ai dit qu’il ne fallait pas qu’on tombe dans le piège. La réforme de la Constitution, je l’ai portée depuis le début du mandat. Nicolas Hulot était encore au gouvernement, j’ai été le premier député à la défendre.

Je pense que la modification de l’article 1er est utile pour solidifier l’assise de l’écologie dans le droit constitutionnel. Pour autant, nous devons être vigilants. Emmanuel Macron est très fort en stratégie politique et cette idée de référendum, à ce moment-là du mandat, peut faire diversion. D’ailleurs, le lendemain de l’annonce, la plupart des médias ont titré sur le référendum et non sur les mesures abandonnées par le gouvernement.

« Il est illusoire de fixer des objectifs aussi ambitieux s’il n’y a pas de changement d’échelle dans l’action. »

Mais à long terme l’écologie s’accommode mal de ces manœuvres politiques. Elle ne peut pas être qu’au service d’une stratégie. Et d’ailleurs, si l’exécutif voulait vraiment aller vite sur ce sujet, il lui suffirait de reprendre ma proposition de loi constitutionnelle déposée l’été dernier, qui reprend la proposition des cent cinquante, et de programmer son examen à l’Assemblée dès la semaine prochaine !


L’idée d’une sixième République a-t-elle du sens pour vous ?

Plutôt, oui. Mais je pense que l’on peut faire déjà beaucoup mieux avec la cinquième. Pour moi, la sixième République n’est pas un totem comme elle l’est pour d’autres. Je comprends son intérêt. On voit aujourd’hui les limites du présidentialisme poussé à son excès. On est au bout du fonctionnement actuel de notre République mais il y a beaucoup d’éléments qu’on pourrait améliorer sans attendre la sixième.


En 2017, vous disiez à Reporterre que « le programme écologique de Macron ne se limitait pas à l’incantation ». Quel bilan tirez-vous trois ans plus tard ?

Le bilan, je l’ai fait assez rapidement : j’ai quitté LREM [La République en marche] en février 2019 ! J’aurais même pu partir quelques mois auparavant, j’avais pris ma décision quasi définitive juste avant qu’éclate la révolte des Gilets jaunes. Mais je ne me voyais pas partir au pic de cette crise très dure pour le pays.

J’assume ce détour par En Marche. Dès le début, j’ai dit qu’on n’était pas d’accord sur tout avec Emmanuel Macron. Mais c’est lui qui a rompu le contrat. Le programme sur lequel on s’était engagé n’a pas été respecté.


Sur le plan écologique, comment définiriez-vous le macronisme ?

Ils en ont une approche un peu vieillotte, pas assez centrale, pas assez sociale… De toute évidence, l’écologie est un sujet qui n’a pas été assez travaillé collectivement au sein de LREM. Il n’y a pas de corpus de pensée ou de modèle. L’approche de LREM sur la transition écologique et solidaire n’est pas assez rigoureuse ou ambitieuse. Elle se rassure avec des éléments de langage, en se comparant avec le passé mais elle a du mal à se projeter vers l’avenir.

Évidemment, elle a pris des bonnes décisions comme l’arrêt de Notre-Dame-des-Landes ou d’Europacity, je ne veux pas dire qu’elle n’a rien fait mais elle fait trop souvent « une transition à moitié », qui n’est pas compatible avec le rythme qu’il faudrait avoir. LREM est trop perméable aux résistances, et notamment au plus grand lobby de notre pays : l’immobilisme.

Il y a aussi des moments où elle fait de vrais choix. Quand Macron dit quela base de notre système énergétique demain, c’est le nucléaire, il assume. Sans être un antinucléaire à 100 %, je ne suis pas d’accord avec lui et je regrette surtout de ne pas l’avoir entendu parler avec autant de vigueur de la sobriété énergétique, qui est pour moi la vraie clé de notre avenir énergétique.

« L’approche de LREM sur la transition écologique et solidaire n’est pas assez rigoureuse ou ambitieuse. »



Vous avez été élu sous les couleurs de la République en marche. Regrettez-vous d’avoir soutenu ce mouvement ?

Des regrets et des remords, je ne sais pas… À cette époque, c’était le seul choix qui me paraissait possible. Fillon et Le Pen étaient au plus haut, s’ils étaient au pouvoir, ça aurait été pour moi la négation de vingt ans de combats. Je voulais à tout prix éviter ce second tour funeste. Donc oui, j’ai essayé, j’y ai cru malgré nos différences. Je fais partie de ces millions d’électeurs écologistes et de gauche qui y ont cru en 2017, et qui ont vite réalisé à quel point les promesses de 2017 étaient fragiles et, qu’une fois au pouvoir, la majorité n’a pas été à la hauteur des enjeux.

Dès les premiers mois du quinquennat, j’ai alerté le gouvernement à plusieurs reprises pour leur dire qu’ils allaient dans le mur, notamment sur la loi Asile et immigration, sur le glyphosate ou avant que n’éclate la crise des Gilets jaunes. Mais ils ont refusé de nous écouter.


Avec la révolte des Gilets jaunes, la violence répressive s’est déchaînée. En 2017, pourtant, vous disiez, toujours dans Reporterre, qu’En Marche était « une vraie chance pour notre démocratie ». Comment analysez-vous les atteintes aux libertés publiques et le comportement de la police, soutenue par ce gouvernement ?

J’ai été le premier député En Marche à recevoir les Gilets jaunes, puis à le faire chaque semaine. Lors de la première réunion, il y avait cinq travailleurs pauvres et cinq personnes avec des petites retraites. Ils m’ont dit qu’ils n’étaient pas contre l’écologie mais pour la justice sociale, que ce n’était pas normal d’augmenter le prix du diesel sans toucher à celui du kérosène pour les avions, etc.

*Le message était très clair. J’ai essayé de le porter. La situation sur les libertés publiques s’est ensuite très nettement dégradée. À plusieurs reprises, j’ai demandé à ce que le préfet Didier Lallement parte. Le gouvernement n’organise pas la désescalade des violences, et c’est une erreur.


Il y a aussi la loi sécurité globale, des décrets sur le fichage, sur les drones. La démocratie est-elle aujourd’hui en danger ?

Le gouvernement doit comprendre qu’il faut stopper la spirale des violences, jouer l’apaisement. Mais Darmanin adore cliver. C’est son fonds de commerce politique. L’article 24 de la loi de « sécurité globale » [1] est devenu un totem pour la majorité, un moyen d’envoyer des signaux à droite.

*C’est une stratégie politique qui clive inutilement la société française, au moment où on a besoin au contraire de se rassembler et de refaire société. La majorité est trop souvent sûre d’avoir raison contre tout le monde. En réalité, elle gouverne trop seule. En trois ans et demi, Emmanuel Macron n’a reçu qu’une seule fois les ONG écologistes. C’est normal qu’à la fin, il n’y ait plus de dialogue ni de confiance.

« La loi de “sécurité globale” est un moyen d’envoyer des signaux à droite. »



Pour défendre l’écologie, quelles sont les perspectives politiques des prochaines échéances électorales, les régionales ?

En Pays de la Loire, nous avons lancé, avec trois partis (EELV, Génération.s et Génération Écologie) et des citoyens de tous horizons, un appel pour une région écologique, citoyenne et solidaire.

Nous voulons incarner une écologie positive et sociale, qui ne soit pas l’écologie des amishs ou des bobos — les caricatures qu’usent nos adversaires politiques mais auxquelles il ne faut pas donner de prise. Je suis pour une écologie qui améliore la vie des gens, et notamment celle des moins aisés, une écologie qui réduit les inégalités et les fractures territoriales et nous permette de « vivre mieux » dès maintenant tout en préparant l’avenir. Nous devons montrer notre capacité à gouverner et à être sérieux.

Depuis plusieurs années, j’essaye d’y contribuer, de montrer cette cohérence entre l’écologie et la solidarité. Les régions sont l’échelle idéale pour mener des actions en faveur de la transition écologique et de l’emploi durable. Deux mois après son lancement, plus de mille citoyennes et citoyens ont signé l’appel, les deux tiers ne sont pas encartés. C’est très positif.


Deux membres de la Convention citoyenne vous ont aussi rejoint.

William Aucant et Mélanie Cosnier se sont engagés dans le mouvement. Le renouveau de la politique passe par ces nouvelles formes d’engagement. C’est d’ailleurs ce que disait Mélanie Cosnier, quand on l’a rencontrée. Avant la Convention citoyenne pour le climat, elle ne votait plus, elle n’y croyait plus. La Convention a, selon son propre mot, « réenchanté » sa vision de la politique. Ça l’a poussée à s’engager.

Aujourd’hui, elle est maire d’une petite commune dans la Sarthe. Ces deux citoyens, William et Mélanie symbolisent cette ouverture que nous souhaitons pour l’appel, et l’alliage avec les partis fonctionne. D’autres partis rejoindront bientôt la dynamique, ils sont indispensables, mais je crois que nous avons aussi besoin d’un dépassement des partis pour construire l’équipe régionale de l’écologie qui gouvernera la région demain.



Comment envisagez-vous les présidentielles de 2022 ?

Ma ligne de conduite pour 2022 est la suivante : je souhaite que l’on constitue l’équipe de France de l’écologie et de la solidarité. Je pense qu’on est quinze ou vingt à pouvoir incarner l’écologie sociale, l’écologie de gauche. Il y a des gens de très grande qualité qui peuvent porter cette vision : chez les écolos, Éric Piolle, Yannick Jadot, Delphine Batho ou moi ; chez les socialistes Anne Hidalgo, Arnaud Montebourg ou Christiane Taubira ; à la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon ou Clémentine Autain... Et il y en a quelques autres ! Nous sommes nombreux. C’est une équipe aux talents complémentaires.

Il faut dès les prochains mois que l’on monte cette équipe. Ce n’est pas le moment de choisir le ou la capitaine. Pour l’instant, l’écologie et la gauche se sont mis chacune dans leur couloir de nage. Chacun est séparé et on va droit à la défaite. Si on a d’un côté un ou une candidate socialiste, de l’autre côté un ou une candidate écologiste et un peu plus à gauche Jean-Luc Mélenchon, ça ne marchera pas.

Il faut qu’on parte avec un seul ou une seule candidate. C’est un moment de responsabilité collective, cela ne peut pas être le bal des ambitions de chacun. Veut-on oui ou non un président écologiste pour 2022 ? Si on est d’accord, il faut que ces quinze personnes se regroupent dès 2021 et qu’on réfléchisse à la manière de mener ce projet.

« Je suis pour une écologie qui améliore la vie des gens, et notamment celle des moins aisés. »



N’est-ce pas illusoire dans le contexte actuel ? M. Mélenchon s’est déjà lancé pour la présidentielle. Vous le voyez revenir dans l’équipe plus collective que vous imaginez ?

Je crois que Jean-Luc Mélenchon a toute sa place dans l’équipe de France de l’écologie et de la solidarité. La France insoumise porte une vision de l’écologie, je peux avoir avec elle des débats et des points de désaccord, notamment sur l’Europe, mais je partage aussi énormément de choses.

C’est à lui de décider d’entrer ou non dans ce jeu collectif. Je le dis pour Jean-Luc Mélenchon, mais je le dis aussi pour le PS et pour EELV. Nous pouvons travailler ensemble. Cela nous arrive à l’Assemblée nationale. Par exemple, avec François Ruffin et d’autres, nous avons lancé ensemble l’opération « Noël sans Amazon ».


Vous jouez au football comme François Ruffin ? L’équipe de quinze, c’est plutôt le rugby…

Mon sport préféré est le volley, et je vais vous expliquer pourquoi il est si différent des autres grands sports collectifs : c’est le seul qui ne se joue pas à la montre. Tant que vous n’avez pas perdu le dernier point, la balle de match, vous pouvez encore gagner. Ça m’a beaucoup servi en politique et cela me servira en 2022.

Je vais me battre jusqu’au bout pour qu’il y ait cette équipe de France de l’écologie et de la solidarité. Dès ce début d’année, je proposerai aux différentes têtes d’affiche qu’on se retrouve tous ensemble pour qu’on s’organise. Je crois beaucoup à cette conscience collective. Si chacun reste dans son couloir, on va droit à la catastrophe. Il vaut mieux gagner ensemble que perdre tout seul !

  • Propos recueillis par Gaspard d’Allens et Hervé Kempf

 

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