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Ses cordes vocales donnant des signes de fatigue, Ian Anderson décide de prendre un congé sabbatique de près de trois ans. Il souhaite également diversifier ses activités, et se consacrer à l'aquaculture, alors à ses débuts (employant 250 personnes, son entreprise compte aujourd'hui parmi les plus importantes fermes d'élevage de saumons d'Ecosse). Ian Anderson va mettre à profit ces vacances forcées pour réviser sa stratégie et frapper - une nouvelle fois - un grand coup.

Jethro Tull resurgit en 1987 avec un nouveau line-up, comprenant Don Airey (Vettese étant pris par d'autres activités), et un nouveau batteur, Doane Perry, déjà présent en concert en 1984, un remarquable musicien de studio ayant travaillé avec une cinquantaine d'artistes (dont Lou Reed et Bette Midler !). Le nouvel album, très attendu, paraît en septembre de cette année sous le titre Crest Of A Knave. Trois musiciens de la mouvance Fairport Convention (Martin Allcock, Gerry Conway et Ric Sanders) ont participé à certains enregistrements. Il s'agit d'un grand cru, marquant un retour à la grande tradition du hard-folk-rock tullien.
Crest Of A Knave sera disque d'or au États-Unis, et remportera le... Hard Rock/Metal Grammy Award de 1988, au grand dam de Metallica, grand favori pour le titre, et à la grande surprise des intéressés ! Hard, l'album l'est indubitablement, avec trois barrages d'artillerie («Steel Monkey», «Raising Steam», «Jump Start») où Martin Barre réalise de nouveaux prodiges. D'autres morceaux plus calmes (tels le long et très beau «Budapest» ou le bluesy «Said She Was a Dancer», sorti en single) mettent du baume sur les oreilles de l'auditeur (les critiques prétendirent à l'époque que Jethro Tull cherchait à imiter ZZ Top, voire Dire Srraits, ce qui est assez comique quand on sait que Mark Knopfler a longtemps tanné le fabricant de guitares Hamer pour qu'il lui trouve un instrument sonnant comme... Martin Barre !).
L'ensemble de l'album est cependant dominé par un sommet de l'œuvre andersonienne, «Mountain Men», où Ian Anderson célèbre une nouvelle fois les Highlands et clame sa haine de la guerre. Sous une forme très progressive (avec une rythmique totalement inédite et de nombreux changements de climats), ce titre rend en fait hommage aux hommes des hautes terres d'Ecosse, réserve de chair à canon dans laquelle l'armée anglaise a si longtemps puisé : «J'ai fait tout ce qu'ils m'ont demandé / Je suis mort dans les tranchées et à El Alamein / Je suis mort aux Malouines à la télé. Mais quand toutes les guerres seront finies, il faudra retourner chez les rois des montagnes / Là où le son de la cornemuse est la seule chose qui compte».

Jethro Tull va entamer ensuite ce qu'il faut bien appeler, malheureusement, son déclin. Réduit pour l'essentiel au trio Anderson-Barre-Pegg, et affecté par d'incessants changements de personnel (Vettese cédera définitivement sa place aux claviers en 1988 à Martin Allcock, lui-même remplacé en 1991 par Andrew Giddings, ex-Eric Burdon et Leo Sayer), le groupe ne produira que deux albums en huit ans, Rock Island (en septembre 1989) et Catfish Rising (en septembre 1991), Ian Anderson consacrant la plus grande partie de son temps à la compilation et à la promotion de trois énormes collections d'inédits et raretés (20 Years..., 25th Anniversary, et Nightcap, 10 CD au total ! - voir ci-après). Le premier est une redite de Crest Of A Knave, en plus hard et monolithique - un album, de l'aveu même de Ian Anderson, «manquant singulièrement d'humour»; seuls surnagent deux titres, «Ears of Tin» (qui, à la manière de «Mountain Men», célèbre cette fois l'Ile de Skye face au monde urbain corrupteur), et l'extraordinaire complainte «Another Christmas Song», qui ne ressemble à rien. Quant au second, il a été conçu comme un retour aux racines blues-folk de la période This Was/Stand Up, mais n'apporte strictement rien de nouveau.

Il faudra attendre 1995 pour voir paraître coup sur coup le second album solo de Ian Anderson, épaulé par Andy Giddings (Divinities, un album instrumental de coloration orientalisante et new age, n°l dans les charts des musiques crossover aux États-Unis) et un nouvel album de Jethro Tull, Roots To Branches. Ce dernier ayant déjà été chronique dans ces pages (voir page suivante), on se bornera à préciser que cet opus traduit à la fois un réel effort de renouvellement, et un réenracinement dans l'héritage progressif des années 70. Quatre ou cinq titres, aux structures yessiennes extrêmement élaborées (notamment «Rare & Precious Chains» et «Dangerous Veils»), et traversés d'influences orientalisantes ou jazzy, comptent parmi les meilleures compositions du groupe. Le reste de l'album, hélas, se compose d'interminables ballades folk tournant totalement à vide...

L'opportunité du présent article ne fait certes aucun doute, eu égard à la contribution apportée par Jethro Tull, dans un temps maintenant éloigné, à la cause progressive. Force est toutefois de constater que j-tull Dot Com, la dernière réalisation en date du groupe, donne à cette célébration une actualité insoupçonnée. Il s'agit en effet d'un cru très réussi, assurément le meilleur depuis, au moins, Crest Of A Knave.
Certes, rien de vraiment révolutionnaire au programme : Jethro Tull reste fidèle, la plupart du temps, au style folk-heavy-prog qui n'appartient qu'à lui. Sur certains titres les énergiques «Wicked Windows» et «Hunt By Numbers» en particulier, le groupe fait toutefois montre d'une belle énergie juvénile. Sur d'autres, il frise l'auto-citation («Spiral», le morceau d'ouverture, aux riffs diablement efficaces, ou «Dog-Ear Years», qui ressemble à s'y méprendre à une chute de Thick As A Brick !). Mais autant les trois derniers albums tournaient en rond et marquaient (à des degrés divers) un tarissement assez net de l'inspiration, autant j-tull Dot Com frappe par sa verve et son inventivité de tous les instants (dans les limites évoquées plus haut toutefois).
On remarque ainsi quelques incursions dans des styles peu ou pas explorés par le passé, du crypto-reggae de «Hot Mango Flush» (composé par Martin Barre) aux parfums orientalisants de «Dot Com» (avec le renfort aux chœurs de la chanteuse libanaise Lajma Akhtar), en passant par la chanson de pub avec accordéon («Gift Of Roses»), dont le rythme endiablé évoque Tempest.
Si les textes nous révèlent un Ian Anderson très en verve, maniant avec toujours autant de talent l'autodérision teintée d'amertume et d'inquiétude (le thème de «Dog-Ear Years» fait écho à celui de «Too Old To Rock'n'roll...»), la réussite constatée doit également beaucoup à la qualité du line-up actuel. En passe d'égaler le record de longévité établi par John Evan au poste de claviériste, Andy Giddings parsème l'ensemble du disque de sonorités inédites (il signe également une brève pièce pianistique aux accents 'satiens', «Nothing @ All»), tenant désormais au sein du groupe le rôle d'orchestrateur tenu par le passé par David Palmer puis Peter-John Vettese. La section rythmique, composée du désormais vétéran
Doane Perry et du dernier arrivant Jonathan Noyce (qui n'était même pas né à la sortie d'Aqualung !), dont le jeu affiche un sacré groove (il affiche un background plutôt Tamla/soul), réalise des prodiges sur un morceau comme «Bend Like A Willow». Quant à Martin Barre, il nous gratifie de riffs rageurs dignes de la grande époque d'Aqualung (cf. «El Nino») sans toutefois se départir de son éternelle élégance.
Bref, les anciens tiennent la forme, et si l'on regrette une fois de plus que la dimension progressive reste confinée à quelques embellissements (très réussis il est vrai), on ne manquera pas de tirer son chapeau au toujours vert Ian Anderson. On lui pardonnera même d'avoir dissimulé, à la fin du CD, un message publicitaire vantant les mérites de son nouvel album solo, The Secret Language Of Birds...
Aymeric LEROY et Philippe BABO
(dossier publié dans Big Bang n°32 - Octobre 1999)
Mais où sont donc passés les censeurs arrogants qui, il y a presque vingt ans, raillaient Ian Anderson, "Vieux schnock" décrété trop sénile pour faire du rock ? Il est à parier que tous ces rats ont depuis belle lurette quitté le navire d'une "éthique" rock en totale perdition, alors que le vieux barde à la barbe mitée est toujours là. La critique est facile, l'Art est difficile, dit-on. En tout cas, voilà une belle ironie du destin !
Notre ménestrel électrique aborde même la cinquantaine avec une vigueur toute juvénile, et plus de vingt-cinq années après ses débuts, sa verve et son dynamisme semblent absolument intacts. L'activité "tullienne" n'a jamais été aussi intense et frénétique. Jugez plutôt. Depuis 1991 et Rock Island, le dernier album studio en date, Ian "Stakhanov" Anderson nous a sorti coup sur coup un live 'unplugged' (A Little Light Music), un magnifique coffret 4CD pour fêter les vingt-cinq ans, et un double CD/compilation d'inédits remixés par ses soins (pour vous dire le respect qu'il a pour son œuvre et son public). Et le voici avec un second opus solo et un nouvel album studio de Jethro Tull. Insatiable, on vous dit !

C'est donc seulement le second album solo de Ian Anderson. D'ailleurs, la question d'un album solo pour Ian Anderson a-t-elle un sens ? Car enfin, Jethro Tull, c'est lui; il en est sa tête pensante, sa figure de proue, son âme. Alors à quoi bon ? Il n'y a méme pas la justification d'un 'trip' égotiste !
Toujours est-il que Ian Anderson semble avoir cédé à la demande d'EMI, et plus exactement de la division 'classique' d'EMI. Le projet proposé était de composer une musique instrumentale articulée autour de son jeu de flûte et d'un thème d'inspiration qui est la spiritualité dans ses diverses formes d'expression. Cela peut prêter à sourire lorsqu'on connaît la grande défiance d'Anderson à l'égard de l'institution religieuse. Cet album se présente donc comme un concerto soliste pour flûte(s) et orchestre en douze mouvements (le nombre a-t-il été choisi pour sa valeur symbolique ?). Nous sommes donc très loin de ce que l'on pouvait attendre de Ian Anderson. En comparaison, Walk Into Light (1983) pouvait être assimilé à du Jethro Tull, alors que Divinities développe une approche classisante, se détachant nettement de la sphère 'tulienne'. A la limite, on peut établir un parallèle entre les deux albums solo, sur le fait qu'ils sont tous les deux le résultat d'une collaboration avec un claviériste (Peter John Vettese sur le premier, Andrew Giddings sur le second). Pour le reste, même le jeu de flûte si spécifique chez Jethro Tull est remplacé par un jeu très "classique".
Quoi qu'il en soit, on a le vague sentiment que le thème d'inspiration est surtout un prétexte au projet et non son moteur. L'album a été composé et enregistré à divers moments de l'année 1994, entre les tournées de Jethro Tull - c'est vous dire que le projet n'était pas la préoccupation majeure d'Anderson. C'est comme s'il avait accepté un 'challenge' sans que ce dernier soit le centre d'intérêt du moment. C'est sans doute ce qui explique que cet album semble manquer de substance et de profondeur.
Attention ! Il ne s'agit pas d'un mauvais album. On y trouve une beauté formelle et polissée qui paraît superficielle, et en tout cas en inadéquation avec le thème d'inspiration. A la lecture des titres, on comprend bien que le propos est d'exprimer certains aspects de l'Islam ("In Sight Of The Minaret"), du christianisme ("In The Olive Garden"), de l'hindouisme ("in The Times Of India") ou du spiritisme africain ("En Afrique"). A l'arrivée, on se retrouve avec une musique typiquement occidentale dans sa forme et sa structure mélodique et harmonique, qui ne s'autorise pas la moindre incursion dans les musiques du monde, alors que tout l'y invitait. C'est un peu comme une musique de film qui ne pourrait prendre tout sa signification qu'avec le support de l'image, mais à laquelle on aurait supprimé l'image. C'est très joli, mais la signification reste absconse.
A la réflexion, il y a bien un morceau de Jethro Tull qui est dans la lignée de ce disque : c'est "Elegy", sur Stormwatch (1979), qui avait été composé par David Palmer. Mais on est tenté de dire qu'un morceau de ce type sur un album, c'est parfait, mais que sur la longueur d'un album, ça devient longuet et soporifique. Il n'est pas pour autant question de considérer cet album comme quantité négligeable. Il s'inscrit parfaitement dans l'œuvre de Ian Anderson, et y joue un rôle circonstanciel que nous verrons plus loin.
Si l'on excepte les deux "best-of", les deux "live" et les divers coffrets commémoratifs, Roots To Branches doit bien être le vingtième album studio du 'Tull' (appellation chic réservée aux initiés !). Cette étonnante longévité est le fait d'un immense talent capable de se renouveler à l'infini à partir de principes de base. Cela donne une œuvre atypique et personnelle, toujours fidèle à elle-même, immédiatement identifiable.

Pour mieux situer ce nouvel opus dans le cadre plus vaste de l'œuvre toute entière, il convient d'effectuer un petit retour en arrière. Il faut se souvenir qu'il y a quelques années, Ian Anderson, toujours attentif à tous les nouveaux moyens d'expression, s'était essayé à la technologie et à l'électronique, comme en témoignent A (1980), Under Wraps (1984) ou son album solo Walk Into Light (1983). Mais très vite, il en a fait le tour, et réalisé que sa personnalité musicale ne se réalisait pas au mieux à travers ce domaine. Il était temps alors d'effectuer un retour aux sources et aux racines. C'est donc cette attitude qui a prévalu au cours de la phase musicale qui, grossièrement, occupe la seconde moitié des années 80. Ian Anderson renouait, avec Crest Of A Knave ("armoiries d'un valet"), avec une certaine imagerie médiévale qui a toujours été associée à l'imaginaire 'Tullien', alors qu'il célébrait un rock direct et authentique sur Rock Island (1989) et qu'il revenait même à ses premières amours "bluesy" sur Catfish Rising (1991), comme au bon vieux temps de This Was.
Il apparaît que Jethro Tull aborde désormais une nouvelle phase dans son œuvre. Tout se passe comme si, après le retour aux sources et après avoir fait le point avec les divers coffrets et live parus depuis 1987, Ian Anderson s'engageait dans une synthèse de ce qui a été réalisé au cours des années 70, de Benefit (1970) à Stormwatch (1979). On peut parler de synthèse, mais également de redistribution des différents éléments mis en place au cours de cette décennie. On pourrait en effet s'amuser à reconstruire chacun des morceaux à partir de compositions antérieures. Ce serait long, fastidieux et finalement un peu stérile. Il est plus intéressant de dégager quelques prindpes généraux.
La première remarque concerne la voix d'Anderson. Il y avait des problèmes il y a quelques temps : son timbre de voix semblait altéré, avec une dérive 'knopflerienne' sur Crest Of A Knave, la situation semblant même critique sur Rock Island. Fort heureusement, il a retrouvé son timbre et sa conviction. Il évoque bien Mark Knopfler sur "Another Harry's Bar", mais c'est plus un clin-d'oeil qu'autre chose.
Le deuxième élément concerne le retour d'une certaine assise 'symphonique'. Andy Giddings prolonge, dans Roots To Branches le rôle qui était le sien sur Divinities. Il reprend quelque peu le rôle d'orchestrateur que tenait David Palmer durant la décennie glorieuse de Jethro Tull. Mais attention, le symphonisme chez Jethro Tull est très particulier. Il ne s'impose pas en tant que tel, mais apparaît en filigrane, intimement intégré à l'édifice sonore et à son service. Ce n'est pas une sorte d'alibi culturel, mais bien une nécessité de l'œuvre. Giddings apporte ici une touche symphonique subtile, parfaitement intégrée dans les arrangements.
Un des aspects les plus remarquables sur cet album est la science des arrangements, Ian Anderson déploie la quintessence de son savoir-faire en ce domaine, poussant le jeu assez loin. Chaque composition est un modèle du genre. On a rarement rencontré chez le Tull une écriture aussi dense et reserrée, avec ses structures rythmiques toutes en breaks, des contrechants de flûte omniprésents, une précision diabolique de la guitare de Martin Barre dans ses riffs et ses mélodies, et les arrangements de cordes ou de claviers. C'est foisonnant d'idées, tant et si bien que la plupart des morceaux ne prennent toute leur signification qu'au bout de quelques écoutes, comme ces images en '3D' qui, à première vue, ne laissent apparaître que des tâches de couleurs, et qui font apparaître, lorsqu'on les fixe, une image en relief. Rock, folk et symphonisme sont intimement liés dans chaque composition, avec parfois quelques petits débords jazzy ou bluesy.
A l'heure où les maisons de disques sortent à tour de bras "best-of" et autres "tribute-to", Ian Anderson réalise les deux opérations en une seule fois, sachant qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même. Jethro Tull nous livre ici sa quintessence. Ceux qui ne connaîtraient pas le groupe trouveront ici le moyen de le découvrir de façon intelligente. Les autres pourront se dire que, décidément, Ian Anderson est un grand monsieur. Ce Tull 1995 est grand millésime !
Philippe GNANA