Ecologiste, Socialiste, Républicain: le Parti de Gauche se veut le pivot de la reconquête du pouvoir par la gauche véritable, unie dans le Front de Gauche. EN MARCHE VERS LA REVOLUTION CITOYENNE ET LA 6E REPUBLIQUE !
INTERVIEW INTERESSANTE DE CLEMENTINE AUTAIN (trouvée sur son blog), qui soutient le FDG durant cette campagne cantonale, et compare en particulier les approches d'Europe-Ecologie et celles du Front de Gauche en matière d'écologie :
Les 20 et 27 mars prochain, il y a des élections en Savoie. Ce sont les cantonales, dernière édition avant l’entrée en vigueur de la réforme des collectivités territoriales voté en décembre dernier par le parlement. Dans le 73, les centristes, emmenés par Lionel Mithieux, sont en campagne depuis plusieurs mois déjà (voir notre article), tandis que le Front de Gauche (FDG) vient de s’y mettre de façon autonome à gauche, à côté du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), du PS et d’Europe-Ecologie/Les Verts (EELV). Le FDG envisage, cependant, d’ores et déjà des accords pour le second tour du scrutin avec les autres listes de gauche pour faire front face à Hevé Gaymard et l’UMP. A condition, toutefois, précise-t-il, d’obtenir un accord sur le fond et que s’applique le principe de réciprocité entre les candidats.
Au sein de la gauche radicale, le département de la Savoie fait figure d’exception en France, puisque pour ces cantonales la Fédération pour une alternative sociale et écologique (FASE) a rejoint le FDG qui réunissait déjà le Parti communiste, le Parti de gauche (PG) et la Gauche unitaire (GU). Pour autant, l’unité n’est pas encore de rigueur dans cette partie de l’échiquier politique, puisque le NPA et les Alternatifs présentent des listes autonomes face à celle du FDG, sans qu’un accord de non concurrence des candidats n’ait pu être signé entre les deux parties.
Le 17 février dernier, le FDG organisait son meeting de lancement de campagne à Montmélian, dans la salle François Mitterrand. Pour l’occasion, Clémentine Autain – porte-parole de la FASE – avait fait le déplacement depuis la capitale parisienne pour s’adresser aux Savoyards. Conseillère municipale de Paris chargée de la jeunesse de 2001 à 2008, elle co-dirige aujourd’hui le mensuel Regards et tient une chronique hebdomadaire dans l’émission « Les Matins » sur France culture. Lors du meeting, son discours n’a pas toujours plu aux 150 militants du FDG présents. Pas étonnent vu la tonalité très écologiste de ses propos et sa volonté affichée d’élargir idéologiquement le FDG. Ni une ni deux, nous avons été l’interroger sur un coin de table où elle a essayé de nous convaincre de voter pour le FDG.
La gauche radicale part encore divisée pour cette nouvelle échéance électorale. Une nouvelle déception ? J’aimerais toujours qu’il y ait l’unité de tout l’arc des forces de la gauche radicale. Je milite pour ça depuis quinze ans et je continue de penser que c’est un objectif à atteindre et qu’il ne faut pas perdre de vue. Mais en attendant, on ne va pas rien faire. Et aujourd’hui, à partir de l’acquis du Font de gauche, il y a la possibilité d’imaginer une force de transformation sociale et écologique, large et porteuse d’espoir, qui allie radicalité et quête de majorité.
On entend ce discours depuis une vingtaine d’années déjà… Mais vous savez, à l’échelle de l’histoire, ce n’est pas si long que cela. Il faut prendre en compte qu’on s’est pris dans la gueule les échecs du XXe siècle quand même : les expériences de types soviétiques qui ont gravement échoué, la social-démocratie qui a voulu changer nos vies en vain. Donc la gauche, toute la gauche, est aujourd’hui dans un état de recomposition - décomposition sur le plan idéologique et sur le plan des structures. L’effort à faire en termes de novation et d’unité va prendre du temps. Attention, cela ne veut pas dire que je ne suis pas impatiente et exaspérée par l’éclatement de la gauche radicale à chaque fois que je la constate.
En 2008, vous vous étiez rapprochées du NPA, et vous voilà maintenant en 2011 à appeler les Savoyards à voter pour le FDG. Où est la cohérence ? Quand nous avons constitué la FASE, nous l’avons fait dans un non choix entre le Front de Gauche et le NPA. On l’a fait sur la base de deux volontés : l’unité de tout l’arc des forces de la gauche radicale et la mise en place d’un rassemblement d’un nouveau genre qui ne serait plus constitué autour d’une de ses forces comme le propose le NPA. Nous devons repenser les formes de la politique, penser de nouvelles agrégations de collectifs militants et dépasser le clivage traditionnel entre le social et le politique. Et le Front de gauche est un appui pour mener un tel projet.
Cette volonté de faire de la politique autrement, c’est aussi le discours d’Europe Ecologie - Les Verts. L’alternative n’est-elle pas plutôt là-bas ? Ce qu’Europe Ecologie a bien senti et cherche dans le bon sens, c’est la forme de l’action politique. C’est une construction originale dans laquelle les leaders se sont posés de bonnes questions. Cela n’enlève pas pour autant le problème du projet politique. Avec eux, j’ai des désaccords qui sont importants notamment sur le rapport aux politiques libérales et au capitalisme.
Pourtant, ici en Savoie, la formation écologiste affirme, tout comme le FDG, vouloir donner la priorité aux besoins sociaux, écologiques et démocratiques contre les logiques
productivistes et libérales. Il y a deux choses : il y a la lettre et l’esprit. J’entends que leur projet puisse avoir des tonalités assez à gauche de la gauche, je suis même plutôt
d’accord. C’est d’ailleurs pour cela que la discussion est possible et que des alliances sont envisageables ponctuellement. Mais il y a d’abord l’esprit qui va avec. Daniel Cohn-Bendit peut tout
à fait écrire un livre entier pour expliquer qu’il faut s’accommoder de l’économie de marché. Il y a aussi des actes qui sont posés, je pense notamment au oui au traité constitutionnel, en
oubliant trop vite la critique du libéralisme inhérent à ce traité. Ce qui caractérise le rassemblement d’Europe-Ecologie, c’est la rupture franche avec la tradition du mouvement ouvrier et son
incarnation par des figures qui n’ont pas un combat contre la logique capitaliste.
Dans cette campagne des élections cantonales, les écologistes savoyards expliquent qu’ils sont les seules à proposer une véritable alternative face à la fuite en avant irresponsable de la droite
dans l’idéologie de la croissance sans limite. Je vais prendre un exemple. Il y a eu des grandes manifestations intersyndicales sur le pouvoir d’achat. Moi, je n’étais pas d’accord avec
le mot d’ordre. Augmenter le pouvoir d’achat et la relance par la consommation sont des termes que je ne m’approprie pas. Je pense même qu’il faut les contester parce qu’il faut un autre modèle
de développement qui tourne le dos radicalement à la logique consumériste qui est là nôtre. Mais le problème d’Europe-Ecologie, c’est que la question sociale n’est pas la colonne vertébrale de
son projet politique. L’affrontement avec la logique du capital n’y est pas non plus. Or, je pense que cela doit être articulé à la préoccupation environnementale et anticonsumériste.
Selon vous donc, EELV n’est pas la solution. On s’y attendait. Mais que propose alors le FDG pour ces élections cantonales de si différent ? Evidemment, ce n’est pas un conseil général à
lui seul qui peut rompre avec le capitalisme. C’est absolument évident que nous avons une chape de plomb de la globalisation et des choix de politiques nationaux qui pèsent sur la vie des
départements. En même temps, le parti pris du Front de Gauche, c’est aussi la défense des services publics et il y a un sens à cela dans le domaine du conseil général ; c’est aussi des politiques
sociales qui sont au coeur des compétences départementales : cela veut dire des efforts pour le troisième âge, une politique du RSA qui soit différente… On peut aussi avoir des politiques
publiques offensives, par exemple en matière environnementale et sociale. Mais je crois aussi qu’avoir des élus du Front de gauche dans les conseils généraux, ça serait un point d’appui pour tout
un ensemble de batailles sociales afin d’essayer d’imposer d’autres pratiques d’implications citoyennes, car on doit aussi y réfléchir dans le cadre des institutions telles qu’elles
existent.
Mais comment arriver à imposer de telles mesures dans une majorité où le PS, qui sera majoritaire, n’entend pas contrairement au FDG bousculer le système ? En faisant le meilleur score
pour avoir un meilleur rapport de force. Plus nous aurons un rapport de force qui sera favorable, plus l’hégémonie changera de camp à gauche - et sera capable d’être celle d’une gauche digne de
ce nom -, plus nous arriverons à faire des choses dans les espaces locaux puis à donner de la voix nationalement. Du local au global, c’est l’idée.
Mais le FDG aura, au mieux, deux ou trois élus dans l’assemblée départementale… Il faut que nous soyons plus ambitieux. Ce que nous essayons de construire, c’est justement des outils pour avoir plus qu’un ou deux élus. C’est le problème de l’éclatement de la gauche de la gauche. Tant que nous ne serons pas tous unis, nous ne pourrons pas changer la donne. Ce que nous essayons de construire, c’est une force politique à vocation majoritaire à gauche.
Vous pensez vraiment pouvoir être un jour majoritaire à gauche ? Oui. Pas forcément demain matin, mais l’objectif est bien celui-là.
Sur le terrain le FDG explique que lors de ces élections cantonales, il faut donner une gifle à Nicolas Sarkozy et à ceux qui portent sa politique dans notre département. N’est-ce pas se
tromper d’échéances que faire de cette élection locale un enjeu national en vue des présidentielles de 2012 ? Non. Je pense qu’on ne peut pas déconnecter les choses. D’abord parce qu’il
y a un lien entre les politiques nées nationalement et déclinées localement : cela fait sens de défendre les services publics au lieu de les détruire, partager les richesses ou mener des
politiques au profit des plus riches. Il faut redonner du sens politique à ces élections et ne pas considérer nos élus comme des techniciens qui gèrent nos vies. Il faut prendre la politique au
sérieux et cela veut dire des choix qui reposent sur une certaine vision du monde, une certaine vision de la société et de la transformation.
Quitte à ce que cela balaye les enjeux locaux que nous pouvons avoir ici ? Pour moi, c’est lié. Il n’y a pas d’un côté les enjeux locaux, très pragmatique avec la gestion de dossiers, et
de l’autre une grande politique nationale. A mon sens, c’est cette absence de politique qui fait que la participation à ces élections est extrêmement faible. Le Front de gauche doit aller voir
les gens sur le terrain et leur expliquer que la politique peut encore changer leurs vies.
Il y a aussi la réforme des collectivités territoriales qui est un enjeu central dans ces élections. C’est peut-être les dernières cantonales, c’est un peu la déprime ! La réforme territoriale telle qu’elle va être faîte, elle va en réalité favoriser le bipartisme et aussi le décrochage approfondie entre les citoyens et leurs élus. Cela ne va pas favoriser l’implication des gens dans la vie politique et institutionnelle.
Ici, en Savoie, les présidents des conseils généraux envisagent de profiter de cette réforme pour réunir les deux départements en une entité commune expérimentale aux contours et aux compétences encore floues. A gauche, on dénonce une dispersion visant à masquer un nouveau désengagement de l’Etat. On s’y oppose aussi au nom de la défense d’une république française une et indivisible. Ne serait-il pas temps de prendre le contre-pied de ce système centralisée jacobin ? Il faut aller plus loin que cela. Il faut faire un processus de type constituante pour totalement changer les règles du jeu démocratique et modifier en profondeur le fonctionnement des institutions, donc c’est beaucoup plus profond que cela. C’est essentiel d’impliquer les gens pour leur redonner la capacité collective de changer leurs vies et la société. La réforme territoriale, elle tourne complètement le dos à ces objectifs de démocratisation de la vie publique et de re-mobilisation populaire dont nous avons besoin. C’est vraiment une catastrophe.
Faire un processus de type constituante, pourquoi pas, mais pour aller vers quoi ? Des régions autonomes conçu comme des espaces démocratiques et de prise de décision au plus près des citoyens dans le cadre d’un fédéralisme différenciée ? Ou une VIe République où cette vision ascendante du pouvoir, selon un principe de subsidiarité et non de hiérarchie, serait absente ? Je pense que les deux ne sont pas forcément contradictoires. Il faut qu’il y ait une république, un espace commun, en l’occurrence la France. Après, il faut aller le plus loin que l’on peut dans le remodelage territoriale et dans notre façon de faire de la politique pour associer le plus grand monde aux prises de décisions. Mais attention, on ne passe pas du jour au lendemain à la démocratie directe à tous les échelons, voir même le tirage au sort, qui est le plus démocratique comme le dit Jacques Rancière. Et pour que tout cela puisse voir le jour, il faudrait qu’il y ait une nouvelle majorité politique… Ce n’est pas encore le cas aujourd’hui.
Sur ce sujet, mais aussi sur d’autres, la gauche radicale a du mal à sortir de son modèle centralisée sur lequel s’est construit l’Etat français. Par exemple, en appliquant le « penser global, agir local ». C’est vrai ! En même temps, transformer la logique du capital, ce n’est pas simplement chacun fait sa petite action dans son coin. On peut tous agir sur plein de domaines pour changer son quotidien, mais il y a toujours la super structure et il faut se donner les moyens d’un cadre collectif large qui permette de la changer. C’est que c’est très à la mode cette idée selon laquelle chacun n’a qu’à bien se compter et que tout va faire naturellement ! C’est bien que chacun se pose la question du rapport à ses valeurs entre ce qu’il fait, comment il agit, comment il consomme. Mais après, on ne peut pas tout faire individuellement. Par exemple, lutter contre la bagnole, quand on voit comment les territoires urbains et ruraux sont aménagés c’est très compliqué.
D’un côté, vous critiquez l’insuffisance de cette approche des changements individuels pour remettre en cause les logiques dominantes ; et de l’autre, le FDG rejette bien souvent en bloc ces pratiques au nom d’un supposé collectif agrégé par des antagonismes de classes. Nous devons faire la synthèse des deux. Si on ne bouscule pas les héritages dogmatiques, s’il n’y a pas de la novation, on n’y arrivera pas. Le choix est simple : où l’on se modernise ou l’on crève. Nous devons être en phase avec la société telle qu’elle est aujourd’hui : oui, les antagonismes sociaux sont toujours là, mais plus sous la forme des antagonismes de classes comme il y a cinquante ans. Le Front de gauche doit évoluer si nous voulons enfin reconstruire un espace politique, une vision alternative du monde, tangible et approprié. On y arrivera.
Vous êtes optimistes… C’est un optimisme à la Gramsci, l’optimisme de la volonté et le pessimisme de l’intelligence. En tout cas, je pense que c’est par là qu’il faut aller. Combien de temps cela prendra, je n’en sais rien. Mais il y a bien un moment donné où des formes nouvelles vont s’inventer. Ce défi de la novation, c’est le plus gros défi du Front de Gauche. D’autant plus que je doute que cette novation puisse totalement être hors du circuit de la tradition du mouvement ouvrier.
Mais n’y a-t-il pas une différence entre la tradition du mouvement ouvrier et les organisations issues de ce mouvement ? D’où cela émerge, je ne sais pas. En tout cas, cela doit s’articuler à cette tradition. Je ne crois pas à la novation qui ferait table rase du passé.
Je reviens encore à cela, mais on retrouve dans votre discours une filiation avec la pensée écologiste. J’assume totalement la filiation d’André Gorz, mais pas seulement. Encore qu’il cherche la synthèse entre la tradition du mouvement ouvrier et l’écologie. Si l’écologie politique c’est cela, cela me parle. En fait, je suis très gorzienne sur plein de choses, comme sur le choix entre réforme et révolution.
Et vous pensez sincèrement que ce sera plus facile d’amener le FDG là-dessus qu’EELV avec la gauche radicale ? C’est une évidence ! Le problème à Europe Ecologie, c’est que la questions de la logique du capitalisme et du partage des richesses est en option, ce n’est pas fondamental pour eux. Au contraire, elle doit être au coeur du projet en s’articulant à d’autres questions. Je ne vois pas comment ils règlent la question écolo dans une logique capitaliste. Là, il y a un lien que décrit très bien André Gorz sur le consumérisme : pour que le capital s’accroisse, soit on réduit la part des salaires, soit on fait des objets qui se dégradent vites tout en créant le besoin. Il n’y a pas trente-six solutions ! Aujourd’hui, le capitalisme fait bien les deux et c’est l’allié de l’anti-écologie. A moins d’être pour le capitalisme vert…
Entretien : Mikaël Chambru