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8 DÉCEMBRE 2020
Lire Orwell avec ce livre à la main
Qui entend le nom de George Orwell, songe le plus souvent à la lutte contre les totalitarismes. 1984 son œuvre majeure, aboutissement d’un travail engagé, d’une vie littéraire nous interroge en ces temps de communication manipulatrice, de contrôle technoscientifique et autres novlangues, LA dystopie par excellence.
Devons-nous rester béats, bêlants, bras ballants ? « Même si nous ne pouvons rien empêcher ni pour nous ni pour qui que ce soit d’autre, il faut bien tenter quelque chose pour s’y opposer ». Tout Orwell est peut-être dans cette phrase. Face à un monde inquiétant, il n’est pas possible de ne pas réagir en esprit libre.
Chez lui parmi les dissidents
L’année 2020 connaît plusieurs publications consacrées à cet auteur, dont un volume de référence dans la bibliothèque de la Pléiade, chez Gallimard, regroupant ses livres majeurs et un certain nombre d’articles.
Les éditions Lux publient un ouvrage de son ami George Woodcock qui constitue une biographie structurée autour des œuvres d’Orwell. Davantage qu’une biographie officielle, c’est un ami qui parle d’un ami, tout en humanité et donc en paradoxes.
Et donc c’est l’homme qui nous intéresse. Le style, c’est l’homme, dit-on. Et bien, les livres d’Orwell traduisent son caractère, réservé, discret quant à sa vie privée, il devient entier dans la défense de la cause qu’il estime juste, un engagement total.
Son autre ouvrage majeur, La Ferme des animaux, qui chercha longtemps un éditeur avant de devenir un des livres majeurs dénonçant le processus du totalitarisme, lui valut des critiques chez ceux qui ne voulaient pas déranger et rester dans la norme partisane.
Orwell qui se définissait comme socialiste libertaire ne put jamais intégrer une organisation politique, sauf à la fin de sa vie un comité pour la défense des libertés. Reprenons les propos de Woodcock, « Orwell était chez lui parmi les dissidents radicaux, les champions des droits, les défenseurs des minorités, les gens dont la colère contre l’injustice allait au-delà des querelles partisanes ».
Rien ne le prédestinait à cet engagement. Issu de la petite bourgeoisie britannique, il part pour l’Empire colonial, plus particulièrement la Birmanie dont il titrera son premier livre, Une histoire birmane. La prise de conscience du fait colonialiste s’y produit, la scène de la mort de l’éléphant un beau déclic.
De retour en Occident, il va à la rencontre des travailleurs dans les palaces parisiens, il est à la plonge, il en tirera Dans la Dèche à Paris et à Londres. Cette quête du dialogue avec le monde ouvrier, il la poursuivra dans Le Quai de Wigan au contact des mineurs du Lancashire, tout en mesurant la fracture de classe. « Mais bien que me trouvant au milieu d’eux […], je n’étais pas l’un d’eux, et cela ils le comprenaient aussi bien, sinon mieux, que moi […] Où que vous alliez, vous rencontrez cette malédiction de cette différence de classe qui se dresse devant vous comme un mur de pierre.
Ou plutôt non : comme la paroi d’un aquarium, si facile à oublier en pensée mais si prompte à se rappeler à votre souvenir si vous essayez de la traverser. »
Pourtant, loin de rejeter ces personnes, Orwell a cette phrase : « On se doit de voir et de sentir – surtout de sentir – de temps à autre de tels endroits, pour ne pas oublier qu’ils existent. » Sens du devoir, sentiment de culpabilité ? Un peu des deux, en sachant que lui ne va pas y rester dans cette « dèche » alors que ses camarades y passeront leur vie.
Contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique
Il fallait bien de l’espoir, le socialisme devait y répondre mais n’importer lequel. Pas celui des appareils partisans, mais celui qui émane du peuple. Hommage à la Catalogne consacré à la Guerre d’Espagne, aux anarchistes de la CNT et de la FAI est un très beau livre, élégant dans le style qui traduit son engagement. « Tout ce que j’ai écrit d’important depuis 1936, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique tel que je le conçois. » 1936, une époque où l’on croyait. Il veut partager « la beauté n’a de sens que si l’on peut la partager avec autrui. »
Consacré comme un homme au service de la liberté, un moraliste comme Camus, Orwell s’est aussi attaché à de fines analyses d’œuvres et d’auteurs tels que Dickens, Tolstoï ou Shakespeare sans oublier les très nombreuses recensions d’ouvrages. Son style ne le porte pas à l’emphase, sans doute l’influence du journalisme.
Son œuvre apothéose reste 1984. Comme le relève George Woodcock, « Orwell y cherche à traduire l’idée qui le préoccupe de 1946 à 1948, selon laquelle toute société moderne, sans exception, recèle des tendances qui, si on les laisse s’accentuer sans frein, pourraient sacrifier en une génération les valeurs que sont la vérité et la justice, la compassion et la liberté, le sens moral et l’égalité […]pour créer un monde où l’utopie deviendrait une caricature grossière et terrifiante d’elle-même, sous le signe d’ « une botte piétinant un visage humain… éternellement ».
La vie et l’œuvre d’un esprit libre
George Woodcock
Ed. Lux, 2020
George Orwell
Bibliothèque de la Pléiade
Ed. Gallimard, 2020