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15 août 1969 : Woodstock, rassemblement symbolique des années hippies, plus grand festival de l’histoire de la musique
jeudi 3 mars 2011.
Source : http://www.lemonde.fr/
Le 15 août 1969, 450 000 personnes sont réunies pour le festival le plus marquant de l’histoire de la musique. Quarante plus tard, Woodstock est toujours aussi présent dans l’imaginaire collectif : il symbolise le mouvement hippie dans son entier, l’engagement de la jeunesse américaine et ses valeurs pacifistes. Dans un entretien croisé, Pierre Delannoy, auteur de L’Aventure hippie (Poche, 10/18), et Jean-Yves Reuzeau, auteur de biographies de Janis Joplin, des Rolling Stones et de Jim Morrison, qui a travaillé une dizaine d’années pour de grands labels, reviennent sur l’influence du mouvement hippie et celle de Woodstock.
Woodstock symbolise la contre-culture hippie. Pourtant le festival a lieu à un moment où le mouvement hippie commençait déjà à décliner ?
Pierre Delannoy : Woodstock, c’est le début de la fin : la récupération et la marchandisation de l’idéologie hippie. Les organisateurs du festival [Michael Lang et Artie Kornfeld] veulent profiter de la popularité de la contre-culture hippie pour faire un "bon coup", sur la côte Est des Etats-Unis.
On est loin de San Francisco, berceau de la culture hippie, mais surtout loin des idéaux des premiers festivals hippies. Le festival est d’abord un fiasco financier. L’idée de ne pas payer fait partie de cette contre-culture. Face à près de 500 000 personnes, les organisateurs n’ont pas d’autre choix que de le rendre gratuit.
Cependant, ils ont réussi a créer l’évènement et à s’assurer une importante médiatisation. Michael Wadleigh (le réalisateur du documentaire Woodstock, 1970) a eu la bonne idée de tout filmer. Il fait découvrir au monde ce "sommet de la contre-culture hippie". Woodstock devient un symbole, mais surtout une marque qui rapporte beaucoup d’argent par la suite.
Jean-Yves Reuzeau : Dans les premières heures du mouvement, la production musicale est complètement libre et spontanée, c’est d’ailleurs pourquoi elle est si riche. A mesure que le mouvement grandit, les maisons de disques commencent à s’intéresser aux musiciens qui émergent de la culture hippie.
A Woodstock, la tendance s’est déjà affirmée : les grandes majors sont présentes sur le festival. A partir des années 1970, les maisons de disques gagnent en puissance. La musique devient un business comme un autre. Il faut générer du profit : sortir des hits et accumuler les disques de platine. On ne demande plus aux artistes d’innover, mais on les guide vers le grand public. On les pousse à produire ce qui se vend.
Quelles étaient en 1969 les "revendications" du mouvement hippie ?
Pierre Delannoy : Il faut bien comprendre que les hippies ne sont pas les "babas cool", les doux rêveurs, qui ne pensent qu’à fumer de l’herbe et à courir tout nus, qu’on voit au cinéma. Au contraire, le mouvement hippie est très politisé. Ils ont tous l’âge d’aller se battre au Vietnam.
C’est un jeunesse éprise de liberté qui s’engage contre la guerre. Ce serait réducteur de ne parler que de révolution des mœurs et de révolution sexuelle. Le mouvement hippie porte en lui une véritable révolution politique. C’est toute la société qu’ils veulent changer : de l’organisation du travail à celle de la famille et des rapports humains. Ils militent pour une société plus juste, plus égalitaire et vont même jusqu’à poser les bases de l’écologie.
Jean-Yves Reuzeau : Le morceau Five To One (1968), des Doors résume un sentiment alors largement partagé : C’est "nous", la jeunesse, contre "eux", les forces réactionnaires. Le contexte de l’époque est très tendu (les Etats-Unis sont en guerre au Vietnam et les manifestations afro-américaines pour des droits civiques sont très violentes). Les hippies rejettent la société de leurs parents pour réinventer la leur.
Comment expliquer que l’idéologie hippie soit aujourd’hui encore si présente dans l’imaginaire collectif ?
Pierre Delannoy : Le mouvement hippie marque une rupture. Les années 1960, c’est l’avènement de la jeunesse. Ce n’est plus l’appartenance à une classe sociale qui compte, mais la classe d’âge et la volonté de changer la société. Le mouvement hippie naît au milieu des Trente Glorieuses. Les hippies sont les enfants du baby-boom, de l’explosion de la classe moyenne et des débuts la société de consommation. Ils grandissent dans un monde qui change, mais au sein d’une société qui reste complètement coincée, conservatrice. Le mouvement hippie naît de cette rupture entre une société figée et une partie de la jeunesse qui aspire à vivre autrement. Pendant les années 1960, les hippies fondent des communautés, vivent une nouvelle expérience sociale et bousculent leurs propres barrières.
Jean-Yves Reuzeau : C’est une révolution pour l’histoire de la musique. Les musiciens de l’époque éclatent le rock’n roll, le blues, la folk, pour créer de nouveaux genre musicaux. Les sons sont uniques, on n’a jamais entendu ça avant. En juin 1967, le Festival international de musique pop de Monterey est le premier vrai festival de rock. Une partie des grandes stars de l’époque se produisent gratuitement devant des dizaines de milliers de hippies rassemblés pour le début de ce qu’on appellera le "Summer of Love", à San Francisco. Les musiciens sont décomplexés. A l’époque, on expérimente. On cherche l’éveil des consciences, on essaye de voire de "l’autre côté", notamment par la consommation de drogues. La musique multiplie les influences et s’ouvre sur d’autres mondes.
Après le mouvement hippie, comment va s’exprimer la génération suivante ?
Pierre Delannoy : Le mouvement est rattrapé par la réalité. D’abord, il est peu à peu récupéré et vidé de sa substance. Ensuite, le choc pétrolier de 1973 réduit les marges de la société. Les communauté hippies virent à l’affect. On observe des dérives sectaires ou, plus simplement, le contexte économique rend plus difficile à accepter ce mode de vie fondé sur le partage du travail et les relations libres. Enfin, des drogues douces, les hippies passent aux drogues dures : le paradis artificiel qu’ils s’étaient créé devient un enfer. Les hippies sont les derniers porteurs de la grande illusion. La génération suivante est celle de la crise : les punks revendiquent le désespoir.
Jean-Yves Reuzeau : A partir des années 1970, les maisons de disques deviennent puissantes. Ce sont elles qui font les tubes, peu importe que l’album soit mauvais s’il se vend. Le mouvement punk naît en réaction à l’uniformisation de la musique. Ses valeurs sont complètement différentes de celle des hippies, mais on retrouve ce même fond contestataire. Là encore, c’est une contre-culture qui exprime un sentiment fort de révolte, comme plus récemment avec le hip-hop. Aujourd’hui avec l’éclatement du Net, on retrouve une certaine liberté. Les maisons de disques prennent moins de risques et perdent de leur influence sur le marché. On peut espérer quelque chose de ce nouveau regain de liberté.
Ce que nous ont apporté les Hippies
Cheveux longs, chemises à fleurs, consommateurs de drogues, peu enclins au travail et cultivant la cool attitude : voilà le cliché plus ou moins facile qui se présente à nous à l’évocation du mot hippie. La liberté sexuelle et le rejet de la société de consommation seraient les principaux leitmotivs d’une jeunesse alors tourmentée et d’une poignée d’illuminés ; par la transgression de la loi, ils auraient entretenu, dans une naïveté anarchiste, une vaste utopie... Pourtant, bien plus qu’une liberté sexuelle ou qu’une critique du capitalisme, c’est une déferlante humaniste qui à brisé les barrières et insufflé une énergie porteuse d’un nouveau savoir. Mais qui étaient ces hippies et quel héritage nous ont-ils laissé?
Le mouvement hippie fait son apparition dans les années 60 à San Francisco. Les USA sont alors à leur apogée quand ils assistent à l’émergence d’une nouvelle conscience. La jeune génération ne trouve plus sa place dans les carcans moraux imposés par une société américaine traditionaliste et puritaine. Ces militants contre la folie de la boucherie militaire et civile — la guerre du Vietnam ébranle incontestablement les esprits—, remettent en cause le modèle économique et social ; ainsi s’engagent-ils dans de nombreuses luttes contre les inégalités (féminisme, homosexualité, droits des Noirs etc.)... Le pays connaît un changement radical alors qu’il mène des croisades pour imposer, de façon paternaliste, ses conceptions politique et économique, il voit sa jeunesse rebelle bouleverser l’ordre et la loi établis. Aucune légitimité de l’Establishment n’est reconnue ni authentifiée.
A l'assaut d'un âge nouveau
Véritable révolution du désir, le mouvement hippie prône des idées de non-violence, d’écologie, de retour à la nature, de partage. De philosophie hédoniste, les Hippies partent à l’assaut d’un âge nouveau : ils s’enrichissent de cultures orientales et cherchent à explorer les profondeurs abyssales de leur inconscient par l’expérimentation de drogues douces et dures, dont le LSD.
Certains embrassent le Bouddhisme, l’Hindouisme ou encore la religion américaine indigène et s’écartent définitivement des valeurs traditionnelles bourgeoises. Pourtant élevés dans l’abondance, ces enfants du baby-boom marqueront leur époque par leurs idées contestataires ; ils participeront à un développement massif de l’information n’ayant pas encore accès au pouvoir, ils se servent des domaines artistiques pour diffuser leurs peurs, leurs révoltes, leurs idées, leurs conceptions du monde ; c’est la contre-culture.
La musique rock et psychédélique déferle sur le monde entier. Les concerts remplacent les messes, avec une nouvelle mise en scène de l’iconographie. Les Beatniks devenus Hippies font triompher le non-conformisme (par exemple, l’art voit naître le dadaïsme, celui-ci s’étayant sur un mouvement de révolte datant de 1916). Ils trouvent refuge dans une marginalité qui n’est qu’apparente puisqu’ils inventent un monde nouveau.
Il semble compréhensible alors que la révolte hippie ait servi de modèle pour le reste du monde car c’est tout un mode de pensée qui se déploie. Et avec lui, une énergie et une créativité nouvelles. Dans tous les pays occidentaux, la jeunesse est dans la rue et proteste. Malgré peu de structures — leur style de vie est nomade ou communautaire — ces enfants-fleurs sèment les graines d’une culture novatrice ; celle-ci, bien qu’excluant tout engagement politique, vise le libre accès à la connaissance pour tous.
Quelques quarante ans plus tard, c’est ce que proposent la cyber culture et Internet (leur savoir se retrouve chez les pionniers de l’informatique), en se mettant au service du plus grand nombre...
Mettre la vie en terme de sens
Prophètes de la jouissance sans entraves dont le corps récolte les effets, les Hippies font décliner l’ordre et toutes les limites. Ils cherchent et briguent à leur façon le Nirvana, jouant avec les pulsions de mort et frôlant l’anéantissement par le plaisir. La sexualité éclabousse la morale judéo-chrétienne et ses tabous. Et pourtant, les jeunes, à l’image du Christ, tendent l’autre joue face aux agressions des policiers.
L’heure est aux nude-in. aux love-in,à Woodstock. sans honte du corps. Totalement pacifistes et férus de spiritualité, la drogue, qui a toujours occupé un thème central dans leur quête mystique, les plonge au coeur de perceptions inconnues. Lucides, ils le furent pourtant en quelque sorte, en « perçant à jour le néant d’une société », pour paraphraser Paul Ricoeur.
Et plus encore, pour oser s’affronter à des interrogations existentielles. Car tout le mouvement hippie a eu à coeur de confronter l’individu à lui-même, avec la volonté de développer non pas l’outil mais l’être humain et de mettre la vie en terme de sens. Plutôt que de vouloir changer la société, les Flower Power proposent des valeurs fondées sur la paix. Avec le partage de l’information et la fin de la propriété, c’est une modification totale d’une manière de pensée qui s’impose. Le qualitatif prime sur le quantitatif. L’autogestion libère et responsabilise.
L’écologie participe à mettre la vie en actes et à l’inscrire dans un avenir. Enfin, toutes les différences sont intégrées, qu’elles soient raciales, sexuelles, civiques...
Bien évidemment, une société fondée sur l’utopie ne pouvait aboutir dans son intégralité. La loi est la condition sine qua non pour que des libertés émergent, tout autant que le désir naît de la frustration, comme le disait Lacan...
L’idéal communautaire finit par s’étioler mais les moyens d’expression de la contre-culture intéressèrent vivement les industries. Les traces de cette révolte insolente sont encore visibles et le message anti-élitiste, symbole de ces années-là, n’est pas totalement oublié... Ce que nos ados tentent de nous démontrer...