
Mohsen Abdelmoumen : Que se passe-t-il au Venezuela ?
S.E. Madame l’Ambassadeur du Venezuela, Claudia Salerno Caldera : Cette année a été très particulière et complexe. Certains partis de l’opposition ont pris un chemin antidémocratique et ont eu recours pendant plusieurs mois à des manifestations de rue violentes et à des démonstrations de force contre l’ordre public, d’attaques contre les forces de l’ordre et d’actes de sabotage de certains services publics comme la plupart des voies principales de transit de la population. Ces manifestations ont touché plusieurs villes. Donc, pendant quatre mois environ, le pays a été très touché par ces manifestations qui ont été ordonnées, coordonnées, et financées par un secteur radical de l’opposition vénézuélienne. Contrairement à ce que les gens attendaient, ils voulaient créer les conditions pour le changement abrupt du gouvernement légitime et constitutionnellement élu.
Le président a présenté une proposition politique très importante en faisant appel à une Assemblée nationale constituante, sur la base de l’article 347 de la Constitution nationale qui lui en donne le pouvoir et après avoir consulté le Conseil des ministres et obtenu son accord absolu.
Cette proposition devait être soumise à l’opinion publique, donc à l’électorat, et des élections ont été organisées en juillet de cette année. Contrairement à ce qu’attendait l’opposition, ces élections se sont déroulées en paix et ont connu une énorme participation, soit plus de 56% de l’électorat vénézuélien, et la proposition a obtenu une majorité importante de plus de 8 millions de personnes qui ont voté en faveur de la proposition de l’Assemblée constituante.
Cette Assemblée constituante s’est mise en place à partir du 1er août et ce jour a signifié la fin de la violence dans la rue.
Le pays est revenu au calme et, depuis le mois d’août, les gens ont le sentiment qu’ils ont encore les législatives pour répondre aux besoins de la population et pour permettre au pays de continuer d’avancer et de trouver des solutions pour les situations critiques comme l’économie. Étant donné la situation, l’Assemblée constituante a pris la décision d’avancer les élections régionales de décembre au mois d’octobre, après avoir consulté certains secteurs moins radicaux de l’opposition.
Le 15 octobre dernier, donc, ont été organisées des élections régionales auxquelles ont participé librement tous les partis politiques de l’opposition et de la coalition du gouvernement. Le résultat a donné 18 États sur 23 ont été acquis par le gouvernement, tandis que 5 États ont été gagnés par l’opposition.
Finalement, après une large discussion au sein de l’opposition pour savoir si elle reconnaissait ou pas sa victoire dans ces 5 États, 4 de ces 5 gouverneurs ont décidé de prêter serment devant l’Assemblée constituante, donc de reconnaître ce corps législatif comme étant l’autorité supérieure ainsi que la Constitution l’établit, et seul un gouverneur qui a remporté les élections pour un parti radical de l’opposition dans un état frontalier de la Colombie a décidé de ne pas reconnaître le résultat du suffrage.
Les élections vont donc être répétées pour cet État au mois de décembre. L’organe de gestion des élections a décidé d’organiser également les élections municipales le 10 décembre prochain.
Aujourd’hui, le pays a retrouvé le calme que nous avons l’habitude de vivre et la population a la sensation que les choses s’apaisent. Les deux partis les plus radicaux de l’opposition se sont écartés de la voie démocratique depuis avril. Ils ont participé aux élections d’octobre mais après n’ont pas voulu reconnaître le pouvoir de l’État.
Ils sont restés isolés et minoritaires par rapport au reste de l’opposition qui est disposée à aller vers les élections et donc, leur faim de pouvoir, si l’on peut dire, doit être canalisée à travers des élections et non à travers des manifestations de rue ni par la voie de la violence. Le pays est donc dans une situation complètement différente et le dialogue qui est une chose très importante a pu se maintenir.
Les membres de l’opposition qui se sont levés de la table des négociations en espérant un changement de pouvoir par la violence ont finalement décidé de revenir au dialogue, répondant à l’appel constant, durant toute l’année, du président de la République. Quand l’opposition s’est rendu compte que le peuple a répété à deux reprises sa volonté de garder et de soutenir son gouvernement et le parti politique du gouvernement avec l’élection de la Constituante et avec l’élection des gouverneurs, elle a compris qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire qu’à revenir à la table des négociations et à comprendre que la voie électorale, donc la citoyenneté, est la seule qui peut décider de l’avenir et de l’organisation politique du pays.
L’opposition est donc revenue à la table du dialogue le 15 novembre à condition que certains pays puissent participer en tant qu’observateurs, et les deux parties, l’opposition et le gouvernement, ont choisi chacun trois pays pour accompagner le dialogue. La première réunion avec cette nouvelle configuration va se dérouler le 1er et 2 décembre prochain en République dominicaine qui est le pays qui va rester une sorte de facilitateur du dialogue, le président de la République dominicaine prenant directement en charge le processus.
En tant que médiateur ?
Ce n’est pas tout à fait un médiateur parce qu’il n’a pas le pouvoir de prendre des décisions. Le rôle est différent. C’est plutôt un facilitateur du dialogue, donc la personne qui aide au processus mais qui ne va pas se mêler du fond de la question. Normalement, un médiateur a le pouvoir d’évaluer les choses et de prendre ou de suggérer des solutions. Ici, ce n’est pas le cas.
L’opposition a-t-elle refusé de s’asseoir à cette table de dialogue au Venezuela ?
Non, c’est juste qu’ils ont pensé que c’était préférable de le faire à l’extérieur. C’est une méthodologie qui a été utilisée auparavant. C’est préférable dans ce genre de situation, il n’y a pas la pression des médias, on peut parler dans le calme dans un pays neutre. Donc, ces pays sont le Chili, le Mexique, le Paraguay, le Nicaragua, la Bolivie, et la République dominicaine. Ce sont les six pays qui vont accompagner le dialogue sans se mêler du fond de la question.
C’est une sorte de parrainage de bonne foi pour vraiment aider à l’avancement de la situation. On a prévu des élections présidentielles pour l’année prochaine en décembre et nous sommes sur la voie de solutionner les problèmes. Le pays s’apaise au niveau politique mais garde un stress sur le volet économique.
Pensez-vous que le président Maduro va se représenter aux élections présidentielles de 2018 ?
On ne sait pas encore. Il n’a rien dit, il a seulement fait quelques blagues récemment à la presse. On verra bien. De l’autre côté, dans l’opposition, il n’y a encore rien eu. C’est encore un peu loin. On en saura davantage l’année prochaine lors de la campagne électorale. On espère bien que l’opposition va comprendre que la démocratie exige de respecter les voix des gens.
La démocratie ne peut pas fonctionner seulement quand c’est l’opposition qui gagne les élections. L’habitude de l’opposition, c’est de clamer qu’il y a eu fraude quand elle perd. Selon elle, le conseil électoral fonctionne juste quand elle gagne les élections. En 2015, c’était le meilleur conseil électoral du monde alors que quand elle perd, c’est parce qu’il y a eu fraude.
Sur le volet économique, pourquoi le Venezuela, à l’instar de certains pays comme l’Algérie, n’a-t-il pas diversifié son économie pour sortir de la dépendance totale des hydrocarbures ?
Le Venezuela, ce n’est pas un secret, est un pays hautement dépendant du pétrole. C’est un pays pétrolier dont le revenu interne dépend à 90% du pétrole. Ce modèle économique a été décidé il y a cent ans et ne fait pas partie de la décision du gouvernement actuel. Si l’on compte la période du président Chavez, c’est un gouvernement dont idéologie gouverne depuis 18 ans. On ne peut pas effectuer un changement radical et une diversification totale de l’économie en à peine deux décennies. Malgré cela, depuis 18 ans, nous avons fait tous les pas nécessaires dans l’ordre constitutionnel et tous les ordres législatifs pour favoriser une substitution à la dépendance pétrolière et une diversification de l’économie.
C’est une transformation énorme pour n’importe quel pays et cela fait partie d’un débat que nous avons eu dans le cadre de la convention du changement climatique dans laquelle la production pétrolière a été mise dans la balance plus générale de l’utilisation de l’énergie dans le monde. On ne peut pas parler des producteurs sans parler des consommateurs.
Ainsi les États-Unis à eux seuls consomment à peu près 70% de la production pétrolière du monde. Généralement, on trouve des pays en voie de développement du côté producteur et ce n’est pas un hasard si le côté qui met la balance sur l’exagération de la consommation, ce sont des pays développés. Le débat existe depuis vingt ans aux Nations Unies.
Vous pensez que ce sont les pays consommateurs qui favorisent cette dépendance des pays producteurs ?
On ne peut pas appréhender un problème économique sans voir les deux côtés : l’offre et la demande. Il n’y a pas d’offre s’il n’y a pas de demande. Il faut donc parler développement dans un sens plus large et de l’économie avec les deux côtés. C’est pour cela que nous avons commencé depuis vingt ans déjà et je pense que c’était à Rio en 1992 où l’on a fait les premiers pas vers la transformation de tout ce qui était désigné sous le grand titre de « droit au développement ».
Au sommet de Rio ?
Le sommet de Rio qui a eu son corollaire 20 ans plus tard à Rio + 20 au cours duquel nous avons fait la balance entre ce que nous avions pu réaliser et ce que nous n’avions pas pu faire. Il y a un chapitre très important de l’Agenda 21 que nous avons décidé en 1992 qui s’appelle « les facteurs de la production et de la consommation soutenables ».
Ces critères de soutenabilité globale doivent se voir aussi bien du côté producteur que du côté consommateur. Dans le cadre de la consommation d’énergie, c’est assez complexe car il faut voir toutes les sources d’énergie et il y a des sources qui ont une limite donc qui ne vont pas exister indéfiniment. On sait que c’est un modèle de développement, si l’on peut dire, qui peut durer 100 ou 200 ans, pas plus.
Donc, selon vous, c’est un débat qui concerne tout le monde et la solution doit venir de tout le monde ?
Oui, c’est un débat qui concerne chacun d’entre nous, y compris les citoyens. Parce que les citoyens prennent des décisions. Du moment où une personne va acheter un yaourt au supermarché, et qu’au lieu de prendre un yaourt dans un pot de verre, elle décide de prendre celui qui est dans un pot de plastique, elle choisit le pétrole. Le pétrole est un problème qui existe dans toutes les économies.
Par exemple, les sacs avec lesquels on fait les courses. Donc, il faut vraiment voir le problème dans sa globalité et il faut penser à tous les niveaux d’action. Un pays ne peut pas décider tout seul qu’il ne va plus produire du pétrole, parce que ce serait un suicide économique. Tous les pays doivent s’organiser pour cette transformation, ce qu’on appelle maintenant la diversification, et c’est ce dont on discute au niveau des Nations Unies aujourd’hui.
Vous pensez que cela peut se faire dans le cadre des Nations Unies ?
Absolument. Cela doit se passer là parce que c’est le seul endroit où il y a une représentation globale des États, des gouverneurs locaux et aussi de la citoyenneté, parce qu’un gouvernement ne peut pas prendre de décision sans son peuple, et parce que c’est une décision qui va toucher tout le monde. C’est ce que nous faisons. Le Venezuela a été très actif dans le débat climatique de la COP 21.
Nous avons créé le bloc Like-Minded Developing Countries (LMDC) avec des pays ayant des pensées similaires et nous avons constitué un groupe négociateur où figurent tous les pays pétroliers mais aussi la Chine qui est un grand consommateur de pétrole et un grand producteur d’autres produits dont dépend toute l’économie du reste du monde. Nous sommes à peu près 30 pays unis qui négocions ensemble dans le cadre du changement climatique, dont certains pays moins développés et qui ont une très haute vulnérabilité économique parce qu’ils ne produisent rien et dépendent entièrement du pétrole, leur économie étant fondée sur le pétrole.
Nous tenons tous nos débats avec un critère qui est « la justice », ainsi n’importe quelle décision économique qui aura des conséquences environnementales pour le bien de toute la planète doit être prise dans le cadre de la justice – que l’on appelle justice climatique – et dans le cadre aussi du respect de la souveraineté et de la vulnérabilité économique des petits pays en voie de développement.
Si des pays industriels ont déjà un niveau tel de développement technologique et économique qu’ils peuvent dire « maintenant je n’ai plus besoin de pétrole, je vais utiliser l’air » parce qu’ils détiennent cette économie et cette technologie et qu’ils décident à qui ils vont vendre cette technologie pour la substituer au pétrole, c’est alors une question de commerce qui touche les règles commerciales et les droits de chacun à pouvoir accéder aux technologies qui permettent la substitution aux autres ressources naturelles.
D’après vous, il faut que tout le monde parte sur un même pied d’égalité.
Bien sûr, le principe fondamental du droit international, c’est que nous sommes tous égaux. Et le droit qu’ont eu les États-Unis, l’Angleterre, la France, pour arriver à ce niveau de développement qui leur permet maintenant de dire « je peux prendre certaines décisions » que ne peut pas forcément prendre un petit pays de l’Afrique, doit être accessible à d’autres pays qui ont le droit de se développer.
En raison de la situation économique actuelle et du niveau de consommation qui est brutal dans les pays développés, car la consommation globale du pétrole n’a pas lieu dans les pays moins développés – nous ne consommons pas ce que nous produisons, nous le vendons -, il existe une inégalité qui fait que les pays riches sont ceux qui sont en train de polluer tout en demandant à tous les pays de prendre des décisions égalitaires pour substituer le pétrole.
N’y a-t-il pas une certaine hypocrisie dans le discours des pays riches ?
Bien sûr, c’est un débat hypocrite parce qu’ils ne veulent pas changer quoi que ce soit à leur consommation.
D’après les chiffres que nous avons concernant l’énergie renouvelable, elle ne dépasse pas les 2%.
Les efforts qu’ils ont faits sont minimes. Par exemple, les émissions des gaz sont en hausse même après les accords de Paris que nous avons réussi à obtenir en 2015 – c’est d’ailleurs les meilleurs que nous ayons pu obtenir avec les conditions économiques globales, parce que l’économie n’est pas seulement en crise au Venezuela, la situation économique est grave un peu partout et elle touche toujours les plus pauvres. Un pauvre en Espagne connaît la même faim qu’un pauvre au Venezuela et peut-être même pire car le cadre socialiste vénézuélien permet un certain type de protection qu’il n’y a pas dans les pays riches.
Dans certains pays comme l’Allemagne, les salaires sont de 300 euros.
C’est vrai qu’être en état de nécessité dans des pays dits riches, c’est pire que dans des pays socialistes où les gens sont protégés. Personne ne sera jamais expulsé de son appartement parce qu’il n’a pas la capacité de payer son loyer.
On ne verra jamais une famille être mise à la rue avec des enfants et des vieillards parce qu’ils ont des dettes à la banque, comme on l’a vu en Espagne. On a créé des lois pour éviter que notre peuple soit touché à ce niveau-là.
Donc ce que disent les médias à propos de la crise catastrophique que vit le Venezuela avec un taux d’inflation très élevé, des magasins vides, etc. est de la manipulation ?
Il y a certains faits qui sont indéniables. Le pétrole il y a deux ans arrivait au prix de plus de 100 dollars. Nous sommes passés en moins de six mois d’un baril de pétrole à 100 dollars sur le marché à 25 voire parfois 15 dollars. Maintenant, ça commence à remonter et nous sommes contents des accords que nous avons conclus récemment en ouvrant les débats de l’OPEP aux autres pays producteurs de pétrole, dont la Russie et la Chine, qui sont de très gros consommateurs, qui sont puissants et importants et qui peuvent changer la balance.
La Chine est un acteur fondamental et personne ne peut nier que son économie est la plus puissante et celle qui crée la plus grande dépendance – ce ne sont pas les États-Unis -, donc toute la balance de pouvoir économique est complètement tournée vers la Chine et vers les pays qui possèdent encore des ressources naturelles pour pouvoir couvrir la demande croissante, parce qu’il faut savoir que cette demande continue à s’agrandir. Même si le débat moral en Europe et dans les pays développés est d’arrêter de consommer, ils consomment chaque jour davantage.
Nous sommes arrivés à la COP 23 en Allemagne avec les chiffres des émissions les plus hauts de l’histoire du monde. C’est une véritable catastrophe. Et nous avons déjà l’accord de Paris, donc il n’y a pas d’excuse. Nous disposons du cadre pour agir et de la convention du changement climatique. Malgré cela, les émissions ont continué à grimper. Donc, ils ne réduisent pas les émissions puisqu’elles sont en train d’augmenter.
C’est une situation assez grave mais je peux vous dire qu’ayant été mêlée aux débats sur le changement climatique dans les pays de l’OPEP, de très grands efforts sont faits dans les pays pétroliers pour changer la matrice énergétique de leurs pays. Ils sont en train de faire des efforts impressionnants et les Nations Unies ont reconnu les efforts qui ont déjà été fournis : par exemple, par les Émirats Arabes Unis, l’Algérie en matière de reforestation et le Venezuela avec la protection d’une grande forêt.
Concernant le Venezuela, il faut dire – et c’est une chose que peu de personnes savent – que c’est un des principaux producteurs, nous sommes le premier exportateur vers les États-Unis, mais les émissions de carbone du Venezuela correspondent à moins de 1% des émissions globales. Nous sommes un pays pétrolier mais nous ne sommes pas un pays pollueur. Nous avons donc le droit de continuer puisque nous sommes un pays complètement soutenable au point de vue des émissions. Il n’y a pas de lien direct entre production de pétrole et consommation.
La pollution se produit ailleurs, et est un problème des pays développés et des modes de consommation qui sont insoutenables ainsi que du mode de vie des gens riches dans les pays riches, du mode de vie de la classe aisée qui ne veut rien changer. J’ai toujours pris comme exemple que le jour où j’assisterai à une réunion de l’ONU dans laquelle je verrai qu’on a produit la technologie pour que les Ferrari roulent avec le vent, je saurai que nous sommes sur le bon chemin. Mais jusqu’à présent, une Ferrari a besoin de pétrole pour pouvoir rouler. La guerre aussi a besoin de pétrole. Je ne connais pas un seul avion ni engin militaire qui bouge avec l’énergie solaire. C’est pareil pour les compagnies aériennes.