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26 juin 2012 2 26 /06 /juin /2012 06:22

Abolition de la prostitution : «Une position purement morale»

25 juin 2012 - DANS "LIBERATION", Par LEILA PIAZZA

Lilian Mathieu, sociologue au CNRS spécialisé dans les questions liées à la prostitution, réagit aux propos de Najat Vallaud-Belkacem, publiés dimanche dans le JDD.

Lilian Mathieu, sociologue au CNRS.Que pensez-vous de la position abolitionniste affichée par la ministre des Droits des femmes ?

Elle n’a pas dit grand chose de nouveau. Elle a juste affirmé sa volonté d’abolir la prostitution. Le problème c’est qu’il y a confusion dans les termes. La France est effectivement un pays abolitionniste depuis 1960, au sens où elle a aboli toute réglementation encadrant la prostitution. Alors qu’auparavant, il y avait par exemple des contrôles sanitaires obligatoires, pour vérifier que les prostituées n'étaient pas porteuses de maladies sexuellement transmissibles. Aujourd’hui, chacun est libre d’exercer, sous réserve qu’il n’y ait pas de proxénétisme, et pas de racolage depuis 2003. Ça c’est le sens original du mot abolitionniste. Sauf que dans les propos de Vallaud-Belkacem, il s’agit d’une abolition de la prostitution elle-même. C’est un glissement de sens. Il s’agit d’abolir la prostitution par la pénalisation des clients. C’est l’idée simple, voire simpliste, selon laquelle il n’y aura plus de besoin de prostitution car les prostituées n’auront plus de débouché à leur activité.

Une illusion, selon vous ?

En réalité, ça a un effet dissuasif mais ça ne règle pas la question de la prostitution, qui est une activité que les personnes exercent faute de mieux. La question des alternatives à la prostitution pour les personnes qui l’exercent est rarement évoquée. Qu’est-cequ’elles vont faire ? On connait l'état du marché du travail, spécialement pour les femmes et les personnes peu qualifiées et aussi pour les migrants en situation irrégulière, qui composent une part significative de la prostitution dans notre pays. Donc on est dans une position purement morale, qui affirme des principes. Une politique qui est destinée officiellement à aider les prostituées, va dans la réalité rendre leur situation encore plus compliquée, précaire et fragile. On l’a vu avec l’exemple de la Suède, elle ne disparait pas tant que ça ; elle se déplace. Si on pénalise les clients, elles vont être amenées à aller vers des endroits moins visibles de la police. Elles vont quitter les centres-ville. C’est un moyen de répondre à la demande des riverains qui se plaignent, qui trouvent que ça fait tache dans le paysage. C'était déjà le cas avec la loi sur le racolage.

Punir le client et non la prostituée, vous pensez que c’est la bonne solution pour mettre un terme à la prostitution ?

Ah non ! Ça revient au même. Il y a un paradoxe dans la loi punissant le racolage passif : les prostituées sont des victimes donc on va les punir. Ça a été efficace dans le sens où ça a vidé les rues des grandes villes. Aujourd’hui, on veut garder le même objectif, mais en se donnant bonne conscience, car on considère les prostituées comme victimes. Donc on va chercher le coupable : le client. On aura le même effet de déplacement vers des zones plus discrètes mais qui sont également plus dangereuses, plus isolées, où elles sont à la merci des agresseurs et beaucoup plus difficiles à trouver pour les organismes de travail social et de santé publique qui leurs sont destinées. Avec la loi sur le racolage passif, par exemple à Lyon où je travaille, ça a été radical. D’autant que le maire de la Ville, Gérard Collomb, avait devancé la loi en prenant un arrêté municipal contre le racolage. Il n’y a plus de prostituées dans le centre-ville. Les commerçants et les riverains sont ravis. Simplement, elles se sont dispersées dans des quartiers périphériques où elles sont plus isolées et où c’est beaucoup plus dangereux la nuit. Le budget essence des associations qui leur viennent en aide a explosé. Et quand elles travaillaient en groupe, il y avait une forme de surveillance mutuelle. Un droit fondamental qui est le droit à la sécurité, va se retrouver, et est déjà, remis en cause, sous prétexte qu’on veut les protéger. C’est extraordinaire !

Mais est-ce qu’il ne faudrait pas s’attaquer plus fortement au proxénétisme ?

Certainement. Mais la loi française est bien équipée. On a différentes formes plus ou moins contraignantes, violentes et organisées de proxénétisme, qui peuvent être réprimées aujourd’hui. Ça ne veut pas dire, comme on le pense souvent, que toute prostituée a un proxénète. Mais plus on leur rend la situation difficile, plus on leur impose la précarité, plus elles sont dépendantes d’une aide qu’on peut leur apporter, qui va être monnayée et qui, du coup, se trouve en position de proxénète. Et aujourd’hui, enfin avec l’ancien gouvernement, la politique policière répondait à une logique du chiffre. Mener des affaires de longue haleine pour démanteler des réseaux criminels internationaux, cela prend du temps et les résultats ne sont pas toujours à la hauteur. Donc on va plutôt se concentrer sur le petit proxénète que sur le réseau mafieux. La manière de concevoir l’action publique est en cause.

On n’a pas de chiffre sur le proxénétisme. Et c’est une qualification juridique qui recouvre un ensemble de situations très diverses. On a souvent l’idée du méchant proxénète qui fait de fausses promesses d’emploi à de jeunes filles naïves venues de l’est ou d’Afrique. Mais la plupart des proxénètes que j’ai rencontrés étaient des prostituées elles mêmes, qui rackettaient leurs consœurs en échange d’un emplacement. Ça peut aussi être le compagnon, la famille qui vit au crochet de la personne prostituée ou encore le propriétaire qui lui loue un appartement... Et souvent il y a un mélange de sentiments et d’exploitation. La diversité des situations et des relations est extrêmement complexe.

Pensez-vous que les prostituées vont se mobiliser après cette annonce ?

Il y aura surement des réactions et mobilisations d’associations comme le STRASS (Syndicat du Travail Sexuel), qui lutte contre la représentation misérabiliste de cette activité. Il y aura peut être des mobilisations au delà. Le problème c’est que les prostituées sont une population extrêmement précaire, qui a l’habitude de la clandestinité. Protester au grand jour est très difficile pour ces personnes. D’autant que leur image publique, que ce soit celle d’une victime ou celle d’une fille de mauvaise vie, ne facilite pas la défense de leur cause. Et il y a toujours la peur de la répression, la peur d'être reconnue. Et puis elles ont peu de moyen de pression.

Pour vous quelle serait une bonne politique en la matière ?

La conclusion de mes recherches de sociologue est que la prostitution est avant tout un problème social. Ce n’est jamais de gaieté de cœur que des personnes s’engagent dans cette activité, qui est stigmatisée et dangereuse. La question est celle des alternatives crédibles à la prostitution. Il s’agit de penser une protection sociale qui soit suffisamment efficace pour que les gens n’aient pas à se poser la question d’adopter cette pratique comme moyen de subsistance. Ça passe par le relèvement des minimas sociaux, une politique du logement, de santé... un ensemble de choses qui permette aux gens de ne pas rentrer dans la prostitution ou d’avoir d’avantage le contrôle de leur existence. Ça n’est pas une politique spécifique à la prostitution.

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Publié par Parti de Gauche Villeurbanne - dans Ville et sécurité
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