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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 19:30

DANS LE JOURNAL INDEPENDANT "FAKIR" :

Contre la BCE, vive l’inflation !

Par Antoine Dumini, François Ruffin, 21/10/2011 , N°52 (09-10-11 2011)   

Antoine, pendant ses vacances, a visité la Banque Centrale européenne, à Francfort. (...) A son retour de congé, il a interrogé Frédéric Lebaron, à la fois sociologue et économiste, auteur de La BCE et la révolution néolibérale – et qui collectionne des fiches sur tous les banquiers centraux de la planète...

Francfort, notre capitale invisible ?

Antoine : Je me suis rendu à Francfort parce que, ces temps-ci, on a l’impression que c’est devenu notre nouvelle capitale. Régulièrement, la Banque centrale réclame plus de « flexibilité sur le marché du travail ». En février dernier, Jean-Claude Trichet, le président de la BCE, déclarait qu’ « augmenter les salaires est la dernière bêtise à faire en Europe ». (...)

François : Surtout, dernièrement, on est tombés sur cet article dans Le Figaro. La BCE a adressé une lettre à l’Italie, qui donne carrément des ordres au gouvernement. Trichet et son successeur, Mario Draghi, listent carrément les sociétés à privatiser : « transports publics, voirie, fourniture d’électricité, à l’exclusion de la distribution d’eau qui devra rester publique ». Ils exigent de modifier le Code du travail. (...)

Antoine : À lire ces lignes, on a le sentiment que le centre du pouvoir s’est déplacé là-bas, à Francfort. Et pourtant, cette capitale demeure largement invisible. (...)

Frédéric Lebaron : Exactement. On pourrait dire que la BCE a construit son invisibilité. Elle s’est placée dans une position d’expertise, au-dessus des partis et des Etats. (...)

François : Dans nos cortèges, on se moque de Sarkozy, mais jamais on n’a brûlé une effigie de Trichet…

Antoine  : Qui c’est, d’ailleurs, Trichet ?

Frédéric Lebaron : Eh bien, même s’il cultive une image « apolitique », cet ingénieur des Mines et énarque a été conseiller de Giscard d’Estaing à l’Élysée, puis directeur de cabinet d’Edouard Balladur au ministère des Finances, en 1986, quand la droite privatisait les banques, les assurances, TF1… En 1993, il est devenu gouverneur de la Banque de France et est resté célèbre en pratiquant la politique du « Franc fort », dont il a été l’un des principaux théoriciens.

Antoine : Du franc fort à Francfort…

Frédéric Lebaron : L’objectif de sa « désinflation compétitive » était de défendre coûte que coûte la parité du Franc face au Mark. Ce qui a produit une montée du chômage, car on limitait l’accès au crédit en maintenant des taux d’intérêt élevés.

(...)

Antoine : Mais de qui l’inflation est-elle l’ennemi ? L’intervenant de la BCE m’a expliqué que c’était avant tout mauvais pour les personnes ayant une petite retraite...

Frédéric Lebaron : C’est faux. Même si cela déplaît aux dirigeants économiques, les retraites, comme les salaires, devraient toujours être indexés sur l’inflation. Non, l’inflation, c’est d’abord l’ennemi des créanciers, des détenteurs de capitaux, de ceux qui ont beaucoup d’argent à placer. Pour Keynes, l’inflation participe à « l’euthanasie des rentiers » : la valeur réelle de leur épargne diminue.

Antoine : Et donc, il faut d’autant plus nous persuader que c’est important pour nous. Alors que ça va contre notre intérêt…

Frédéric Lebaron : Tout à fait. Derrière des mesures présentées comme « techniques », la BCE a un agenda caché : réduire les coûts salariaux, diminuer la pression fiscale, abaisser les protections sociales...

François : C’est presque une lutte des classes, discrète, d’autant plus discrète qu’elle passe par des instruments monétaires, auxquels personne ne comprend rien. (...)

Frédéric Lebaron : Le débat se rouvre en ce moment. L’ancien chief economist du FMI, Kenneth Rogoff, vient de secouer ce tabou. Il propose une inflation modérée, à hauteur de 5–6%, comme moyen de réduire les dettes publiques. C’est une solution qui a fait ses preuves dans le passé, mais qui implique pour les entreprises de moins rémunérer leurs actionnaires… (...)

La gauche se coupe son bras financier

François : Je voudrais revenir à la fondation de cette Banque Centrale « indépendante » – c’est-à-dire indépendante des gouvernements, des démocraties, mais pas forcément indépendante de la finance. Là, à la création de la BCE en 1998, sous Jospin, après le Traité de Maastricht, sous Mitterrand, c’est comme si la gauche oubliait tout un acquis de son histoire.
Je veux dire : en 1870, les Communards n’osent pas toucher à l’or de la Banque de France – qui prête 250 millions à Thiers pour venir les écraser ! En 1924, le Cartel des gauches se heurte à ce qu’ils appelleront eux-mêmes « le mur de l’Argent ». En1936, le Front Populaire se heurte à la Banque de France – qui est « indépendante », c’est-à-dire qui est aux mains des financiers. Suite à tout ça, il y a comme une prise de conscience de la gauche : dans le programme du Conseil National de la Résistance, il est prévu la nationalisation du crédit. Finalement, ce n’est pas fait totalement, ça l’est pour les banques de dépôts mais pas pour les banques d’affaires. En 1981, les socialistes nationalisent 90% du crédit. Et là, surprise, en 1993, tout cet héritage intellectuel est liquidé, tout ce savoir acquis par des expériences douloureuses. On crée une banque centrale « indépendante », on ne cherche plus à avoir la mainmise sur la création de crédit. Comment expliquer que l’on se coupe les bras à ce point ?

Frédéric Lebaron : On était encore dans l’idée qu’il y aura deux temps : une construction d’abord économique de l’Europe qui permettra ensuite celle d’une Europe politique, puis sociale. La majeure partie de la gauche croyait réellement que l’on allait vers un état fiscal européen, qu’on mènerait des politiques de relance, des grands programmes, etc. Les faits ont montré que c’était un leurre. Ils se sont trompés. (...) L’autre motif était géostratégique. Il fallait attacher l’Allemagne réunifiée à l’Europe. En 1992-1993, il y a un échange : les Allemands acceptent la monnaie unique, renoncent à leur Mark adoré – et en contrepartie, ils obtiennent une banque centrale encore plus indépendante que la Bundesbank, installée sur leur territoire. Et une politique monétaire très orthodoxe. (...)

1789 et les deux issues

François : Je vais prendre une comparaison, vous me direz si elle est stupide. Le point de départ de la Révolution, en 1789, c’était déjà une crise des dettes publiques. Le roi convoque les états généraux avec, dans l’idée, de lever un nouvel impôt, que l’aristocratie et le clergé se mettront d’accord pour imposer une nouvelle taxe au Tiers-État. Mais la bourgeoisie s’est sentie assez forte, alors, pour refuser, pour obtenir l’appui du peuple, et pour finalement trouver une autre solution : les biens de l’Église seront nationalisés, puis revendus pour renflouer les caisses de l’État. Les révolutionnaires feront de même, un peu plus tard, avec les biens de la noblesse qui s’exile. Si je cite cet exemple, c’est, d’abord, parce qu’on raisonne trop, en ce moment, j’ai l’impression, avec des outils strictement économiques. On s’enlise dans la technique financière, et c’est un truc complètement dépolitisant (...): quelles sont les classes frappées par la crise actuelle ? Quelles alliances sont possibles ? À quelles conditions ?
Et ensuite, ce précédent nous ouvre deux hypothèses pour le présent. Soit, comme le roi l’espérait en 1789, on laisse faire les décideurs – qui renforce la pression fiscale sur les ménages, qui sabre les services publics, etc. Soit, comme ça s’est produit en 1789, un front du refus se dresse, mais alors quelles ressources peut-on trouver ?

Frédéric Lebaron : Ce rappel me paraît éclairant.
Votre hypothèse n°1, d’abord, on laisse faire. Il faut comprendre que, pour les dirigeants de la BCE, la crise d’aujourd’hui ouvre une « fenêtre d’opportunité ». C’est une chance pour eux, et ils comptent bien s’en saisir pour mettre en œuvre tout leur programme : moins d’État social, hausse de la TVA, nouveau recul de l’âge de la retraite... Un document du FMI l’énonce sans ménagement : « les pressions des marchés pourraient réussir là où les autres approches ont échoué. (...) ». Qu’on les laisse faire, et voilà le chemin.
Maintenant, votre hypothèse numéro 2, plus optimiste. La force sociale est la grande inconnue à l’heure actuelle. La crise peut, doit, constituer une « fenêtre d’opportunité » aussi pour ceux qui réclament plus de justice sociale, plus de redistribution des richesses, etc.

François : Mais les « ressources » ? L’équivalent des biens du clergé, où est-ce qu’on les trouverait ? Par l’expropriation des actionnaires ?

Frédéric Lebaron : Pourquoi pas. Mais l’impôt, ou même l’inflation, sont aussi des formes efficaces d’expropriation. Cela suppose un corps social mobilisé et organisé, avec des forces syndicales, politiques, puissantes, pour arracher ces progrès.

Vous avez dit « indépendante » ?

« Ni la BCE, ni une banque centrale nationale, ni un membre quelconque de leurs organes de décision ne peut solliciter ni accepter des instructions des institutions ou organes communautaires,La BCE en est fière : elle se revendique indépendante des gouvernements, des états membres ou de tout autre organisme ».
Mais à l’égard de la sphère financière ?

Le futur président de la BCE, Mario Draghi, qu’Angela Merkel a qualifié de « très compétent », et Nicolas Sarkozy « d’homme de qualité », n’était autre que le vice-président de la branche européenne de Goldman Sachs – la banque d’affaires qui a maquillé les comptes de la Grèce...
Otmar Issing, le grand théoricien de l’euro, « chief economist » de la BCE entre 1998 à 2006, a fait le chemin inverse : il est passé conseiller international de Goldman Sachs...

 

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Publié par Parti de Gauche Villeurbanne - dans Europe
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