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8 août 2011 1 08 /08 /août /2011 08:45

Crise: l'occasion ratée de 2008

DANS "MEDIAPART" | Par Martine Orange

Ils se sont parlés ! Cette seule information devrait rassurer. En pleines vacances estivales, les responsables des principaux gouvernements et des autorités monétaires occidentaux, les membres du G-7, ont réussi à trouver un téléphone. C'est dire l'importance du moment. Rien n'a filtré de leurs conversations et des moyens imaginés pour essayer de contrôler une crise grandissante et pour contrer l'effet de choc qui suit la dégradation américaine. Le porte-parole du gouvernement britannique a souligné la gravité de la situation. Nicolas Sarkozy, a-t-il expliqué, s'est entretenu par téléphone avec le premier ministre britannique David Cameron, pour évoquer «la zone euro et l'abaissement de la notation américaine». Ils sont convenus de «l'importance d'œuvrer ensemble, de surveiller de près la situation et de rester en contact dans les prochains jours».

Un des principaux sujets de conversation et de désaccords, si l'on comprend bien les indiscrétions, serait de savoir s'il convient ou non d'organiser dans l'urgence un sommet du G-7. Le premier ministre italien, Silvio Berlusconi, le réclame à cor et à cri. La chancelière allemande, Angela Merkel, le jugerait inopportun: personne n'étant d'accord sur rien, il est inutile d'exposer les différends sur la place publique, explique-t-on en substance à Berlin. Bref, une nouvelle fois, les politiques vont attendre de voir la réaction des marchés financiers pour définir leur attitude et bricoler dans l'urgence un énième replatrâge.

La dégradation de la note américaine est pourtant aussi la dégradation de leur politique. Ils paient aujourd'hui le fait de n'avoir pris aucune mesure adéquate au moment de la crise de 2008 et l'effondrement de Lehman Brothers. Par idéologie, par incompétence, par peur, les responsables politiques ont laissé passer ce moment unique pour reprendre le contrôle d'un système financier débridé. Le petit répit gagné en 2009-2010 leur a laissé penser que tout pouvait recommencer comme avant. Mais le déni de réalité ne fait jamais une politique.

Dans un éditorial particulièrement critique, le journal britannnique The Observer résume le tableau affligeant de nos politiques: «Les gouvernements auraient dû imposer une supervision adulte sur ce qui n'est, pour de nombreux acteurs financiers, rien de plus qu'un jeu sophistiqué de poker. Mais les gouvernements ont perdu la croyance dans le pouvoir public et dans leur capacité à agir. Ils n'ont  pas le moindre repère sur ce qu'ils devraient faire. A défaut, ils s'agenouillent devant la prétendue sagesse supérieure des marchés et se retirent dans le confort moral, en affirmant que la meilleure et la seule chose à faire est d'équilibrer les finances – précisément la plus mauvaise chose à faire dans la tourmente de la crise financière.» Les promesses de tous les responsables gouvernementaux, reprises en boucle ces dernières heures, de couper tous les déficits publics, de rembourser à toute vitesse leurs dettes, démontrent une nouvelle fois qu'ils n'ont rien compris, ou plutôt qu'ils ne veulent pas comprendre, tant cela heurte leurs certitudes et leurs convictions.

(...)

Un système monétaire déréglé

Quelques chiffres pour donner l'étendue des dégâts. Les actifs financiers dans le monde représentent environ 220.000 milliards de dollars, soit plus de quatre fois le PNB mondial. Près de 150.000 milliards de dollars sont de la dette sous toutes les formes.

Ces chiffres sont le produit d'un dérèglement du système monétaire, depuis l'abandon de l'étalon or le 15 août 1971. Quarante ans après, presque jour pour jour, nous pouvons mesurer les effets d'un système, ayant largué tout repère avec l'économie réelle, où la création monétaire a été abandonnée aux mains de la finance privée, déchargée de tout contrôle des Etats. L'Europe, en la matière, a poussé l'orthodoxie au rang de beaux-arts, en désignant une banque centrale privée de la capacité d'être prêteur en dernier ressort, c'est-à-dire de pouvoir acheter directement la dette émise par les Etats.

Libres de toutes entraves, les banques s'en sont donné à cœur joie pour créer sans cesse plus d'argent, plus de dettes, sans rapport avec le réel. La finance est devenue un objet en soi.

La responsabilité des banques centrales dans ce dérèglement est immense. Elles n'ont pas assumé leur responsabilité de gardien du temple de la monnaie et du système financier. Pire: elles ont entretenu le crime et le vice, à partir du 26 octobre 1987 précisément. Pour éviter les conséquences récessives du krach financier intervenu ce jour-là, le tout nouveau président de la FED (la réserve fédérale américaine), Alan Greenspan, encensé par la presse comme le génie de la finance, déversa des tombereaux de liquidités à taux zéro. A chaque menace de ralentissement, de coup de blues du monde financier, la même politique a été relancée: il fallait à tout prix éviter le moindre ralentissement de la machine. Des milliards de dollars à coût nul ont été déversés dans le système, alimentant la création de la dette.

Tandis que nos si vigilants banquiers centraux surveillaient à la loupe la moindre augmentation salariale, signe d'une dangereuse dérive inflationniste, ils n'ont vu ni la bulle internet, ni les bulles immobilières, ni les bulles des actifs (les rachats en LBO en sont la meilleure illustration), ni la création monétaire produite par les méga fusions-acquisitions, payées en papier – ce qui revenait à autoriser des entreprises privées à frapper monnaie. Tout cela était si euphorisant, le système était si parfait, que, dans les débuts des années 2000, la FED décida de ne plus tenir compte de l'indicateur M3 –celui de la création monétaire– dans sa surveillance. Tout cela était dépassé. Et puis, les banquiers privés, qui avaient en main le système, ne pouvaient pas mal faire.

La formidable performance des entreprises, des fameuses croissances annuelles à 15% dans une économie réelle mondiale qui ne progresse que de 3% par an, vient de là: d'un dopage généralisé par un excès monétaire et un excès de crédit. Les gouvernements en étaient-ils conscients? En tout cas, ils ont fermé les yeux. Le crédit, soit directement aux agents privés comme aux Etats-Unis, avec comme illustration ultime le scandale des subprimes, soit par transfert par les Etats et les systèmes sociaux comme en Europe, a permis de masquer le gigantesque transfert de production vers la Chine et les autres pays émergents, organisé au nom d'un profit immédiat, dans le cadre de la «mondialisation heureuse».

De bulle en bulle, de crise masquée en crise larvée, le système, totalement déconnecté de la réalité, a craqué en 2007. Au cours de cet été, le monde financier, au bord de l'apoplexie, a été obligé d'avouer une partie de ses turpitudes. Les non-initiés ont découvert les subprimes, la titrisation, les rehaussements de crédit, les CDS, les ABS et autres... L'imagination financière étant en ce domaine sans limite. La panique était telle que, dans un rare moment de franchise, des responsables de Wall Street ont reconnu que personne dans leur conseil d'administration ne comprenait à quels risques leur établissement était exposé.

La confusion a atteint son comble avec l'effondrement de Lehman Brothers en septembre 2008. Les engagements pris par la banque étaient si complexes et si obscurs, le système financier était si interconnecté que tout faillit s'écrouler. L'argent ne circulait plus, le monde financier et l'économie étaient à deux doigts de l'infarctus.

En urgence, les banques centrales ont redonné toutes les liquidités voulues et plus encore pour éviter l'écroulement. Les gouvernements se sont portés au secours de tous leurs établissements bancaires et ont cherché à sauver l'économie. Si les Etats se trouvent aujourd'hui en situation limite, c'est pour avoir joué leur bilan pour sauver le monde financier. Depuis 2008, l'endettement des Etats-Unis a augmenté de 2.000 milliards de dollars, celui de l'Italie de 300 milliards d'euros, celui de la France de 900 milliards – selon la version gouvernementale – ou 300 milliards – selon la version de la Cour des comptes –, rien que par les effets de la crise et des moyens mis en œuvre pour éviter l'effondrement du système financier.

Les mauvaises leçons de la chute de Lehman Brothers

Mais les gouvernements n'ont pas tiré les leçons de l'effondrement de Lehman Brothers, ou en tout cas pas les bonnes. Les conclusions générales, soufflées par le monde financier qui y avait tout intérêt, ont été qu'il ne fallait surtout pas toucher aux banques, sous peine de mettre le monde en faillite. L'aléa moral a été institué. Too big to fail, les banques ont acquis le droit d'un chantage permanent sur les gouvernements et un droit de tirage sans limite sur les finances publiques. Au nom, bien sûr, de la garantie des déposants, comme le petit porteur servant d'alibi à un marché boursier qui l'a depuis longtemps exclu.

En contrepartie? Rien. Pas un droit de regard, pas un compte à rendre, même pas une action. Les fameux actionnaires, censés assumer les risques, n'ont pas été sollicités à un seul moment. Seule la Grande-Bretagne, qui a sans doute plus de compréhension du système financier, a nationalisé ses principales banques. La France, à l'inverse, est allée en la matière jusqu'à la caricature, confiant à Michel Pébereau, PDG de BNP Paribas, l'écriture du plan de sauvetage bancaire français.

Il y avait pourtant des précédents dont les gouvernements auraient pu s'inspirer. Au début des années 1990, la Suède s'est aussi trouvée au bord de l'effondrement de son système bancaire. L'Etat a repris le contrôle de tout. Toutes ses banques ont été nationalisées. L'ensemble des bilans a été nettoyé. Les mauvaises créances mises de côté dans des structures permettant de temporiser, certaines ont été annulées avec le temps, d'autres remboursées plus ou moins bien. Certaines banques ont été fermées. Les autres ont été recapitalisées puis remises sur le marché, mais avec une surveillance accrue des autorités bancaires. Le champ d'action a été strictement encadré et contrôlé. Hasard? La Suède comme le Canada, qui a connu une mésaventure à peu près comparable, ont tous les deux échappé au séisme de 2008.

Les autorités bancaires américaines ont un peu fait le ménage. Elles ont obligé les banques à se recapitaliser. Des dizaines d'établissements bancaires ont été fermés, ou repris par d'autres. Dans la zone euro, rien de tel. Les banquiers savaient ce qu'ils faisaient. Il fallait juste leur donner le temps et l'argent nécessaire pour se réformer. Les tests de résistance ont tourné à la farce. Les normes prudentielles de Bâle III, supposées apporter un peu de sécurité, ont été repoussées à 2017 au mieux. Et encore, les milieux bancaires ont entrepris un lobbying intense pour dire combien elles menaçaient leur activité.

(...)

Les paradis fiscaux prospèrent comme jamais, après la mascarade du retour dans le rang, couverte par l'OCDE. Les agences de notation, vouées à nouveau aux gémonies après la dégradation des Etats-Unis, n'ont pas été inquiétées une seconde. Elles sont toujours autant irresponsables. L'Europe n'a même pas créé sa propre agence, comme elle l'avait promis.

Quant à la spéculation, elle profite à vue d'œil. Aucune mesure n'a été prise, par exemple, pour interdire les ventes à découvert sur les dettes souveraines. Les CDS, arme de destruction massive du marché obligataire, restent un trou noir: les transactions échappent à tout contrôle. Les Européens n'ont même pas un moyen de savoir ce qui s'y passe: ils dépendent entièrement d'organismes privés américains pour obtenir la moindre information.

Casser la spéculation

La nouvelle réplique de la crise ne permet plus d'échappatoire. Le système est arrivé à épuisement. Mais que faire pour régler cette montagne de dettes héritée du dérèglement de l'ensemble du système monétaire et financier? 

D'abord, il est urgent de casser la spéculation. Celle-ci ressemble désormais à une nuée de criquets en Afrique, dévastant tout sur leur passage et ne laissant derrière eux que misère et désolation. Les Etats ne peuvent laisser continuer une telle dévastation des économies, sous prétexte qu'il est malséant de toucher à la liberté de circulation des capitaux. Ils ont des armes, s'ils veulent bien s'en servir. Cela passe de l'interdiction des ventes à découvert sur les dettes souveraines à, peut-être, un contrôle momentané des capitaux, en passant par la mobilisation des banques centrales. «Savoir que les banques centrales des Etats-Unis, du Japon, de la zone euro, de la Grande-Bretagne, de la Suisse sont associées et sont prêtes à déverser autant d'argent qu'il le faut calmerait les esprits. Les spéculateurs savent qu'à ce jeu-là, ils ne peuvent jamais gagner, car les possibilités des banques centrales sont sans limite», souligne l'éditorial de l'Observer.

Dans un deuxième temps, l'Europe doit mettre en place des mesures pour éviter le tir au pigeon de la finance sur les dettes souveraines de la zone euro. Les uns après les autres, les responsables politiques français pensent avoir trouvé la solution miracle: le fédéralisme disent-ils, en sautant comme le cabri cher à de Gaulle. Cela passe, selon eux, par le renforcement du fonds de stabilité financière en attendant les euro-bonds. L'ennui est que l'Allemagne est contre. Et Berlin a raison: car cela revient ni plus ni moins qu'à jouer à nouveau avec le bilan de tous les Etats réunis, cette fois-ci, pour contenter la finance. La vraie solution passe par un changement de statut de la banque centrale européenne qui doit accepter d'être prêteur en dernier ressort des Etats de la zone.

Ensuite, il faut liquider petit à petit les dérèglements du système financier et de l'économie de la dette. Même s'il importe de remettre en ordre les finances publiques et de rétablir une fiscalité juste, la réduction des déficits budgétaires, unique politique préconisée par les gouvernements, ne peut être la réponse à l'immensité du problème posé. (...)

La montagne de dettes est telle que, de toute façon, il n'y aura certainement pas un seul dispositif à adopter. Une partie des créances d'une façon ou d'une autre devront être annulées, ce qui repose à nouveau la question de la mise sous contrôle du système bancaire. Il faudra bien acter aussi par des dévaluations monétaires l'excès de liquidités créées et la perte de valeur que cela sous-tend. Enfin, il est impossible de continuer avec de tels déséquilibres industriels et commerciaux. Les pays occidentaux ne peuvent tout importer sans créer aucune richesse, sur fond de chômage massif. Une base de production digne de ce nom doit être reconstruite.

Des solutions existent donc. Mais elles sont si loin des dogmes et des a-priori des responsables politiques. Il leur faudra bien pourtant bouger. Gagner encore du temps, différer les choix, comme ils peuvent en avoir la tentation, risque de mener jusqu'au drame.

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Publié par Parti de Gauche Villeurbanne - dans Capitalisme, finance
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