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5 août 2017 6 05 /08 /août /2017 23:20

Trick Of The Tail
Charisma - 1976 - 51:09

Le départ de Peter Gabriel de Genesis est rendu public (par le chanteur lui-même) en août 1975, au moment où les quatre membres restants sont en plein travail d'écriture sur un nouvel album. La nouvelle cause un grand choc dans la presse, qui ne donne pas cher de l'avenir du groupe privé de son flamboyant 'frontman', au point que se multiplient les éloges funèbres...

Loin de s'en trouver démotivé, Genesis va puiser dans ce scepticisme quasi unanime la force de restaurer son honneur bafoué, et prouver que la réussite de ses précédents albums n'était pas, loin s'en faut, le seul fait de son chanteur. Il y parviendra si bien avec A Trick Of The Tail que, d'un extrême à l'autre, c'est finalement Gabriel qui devra, lors de ses débuts en solo deux ans plus tard, affronter la méfiance des critiques !

Ce septième album est ce qu'il convient d'appeler un retour en force. Il s'agit sans conteste de l'album le plus équilibré de Genesis. L'inspiration est constamment présente, dans les compositions comme l'interprétation. Le rôle central de Tony Banks dans cette créativité est désormais affirmé clairement par des crédits individualisés, mais l'art de Genesis demeure également le fruit d'intenses séances d'improvisation collective, comme le démontrent brillamment «Dance On A Volcano» et «Los Endos».

La grande surprise apportée par A Trick Of The Tail n'est cependant pas tant dans la musique elle-même, quoiqu'elle rompe assez radicalement avec l'immédiateté de The Lamb... pour renouer largement avec les atmosphères précieuses et majestueuses de Selling England By The Pound. Non, la vraie nouveauté, c'est évidemment le chant de Phil Collins. Déjà interprète de deux chansons sur de précédents albums, et fortement impliqué dans les chœurs, le batteur était pourtant loin de faire figure de successeur logique à Gabriel dans ce rôle. Après l'audition infructueuse d'une bonne quinzaine de candidats, il s'essaiera en désespoir de cause à l'interprétation pourtant ardue de «Squonk» : la réussite est aussi éclatante qu'inattendue. Engagé !

Même si l'on ne peut ignorer le rôle néfaste que va jouer, à terme, l'accession de Phil Collins à ce nouveau poste (le ver est dans le fruit...), il convient de reconnaître qu'il affirme dès ce premier essai un grand talent vocal. Plus pure, moins rugueuse que celle de Peter Gabriel, mais capable de nuances et d'émotion, sa voix s'intègre à merveille dans les ambiances délicates et classisantes de titres comme «Entangled», «Mad Man Moon» ou «Ripples», mais sait aussi prendre des intonations plus théâtrales dans le très 'british' «Robbery, Assault And Battery», voire rageuses dans «Dance On A Volcano» ou le déjà cité «Squonk». Gentleman, il se permet même un petit hommage au démissionnaire en entonnant, lors du fade-out de «Los Endos», les paroles finales de «Supper's Ready»...

Etrangement, si c'est avant tout le contexte de sa sortie, dans le scepticisme général bientôt transformé en enthousiasme unanime, que A Trick Of The Tail apparaît comme un pied-de-nez magistral de classe et de talent, force est de constater qu'il n'a rien perdu, plus de vingt ans plus tard, de l'enthousiasme et de la sincérité qui ont présidé à son élaboration. Certes, on pourra rétorquer que la réussite formelle irréprochable a pour corollaire une moins grande profondeur, et le recours à des recettes déjà éprouvées (à l'inverse de The Lamb... qui pouvait apparaître comme un grand pas en avant). Mais le plaisir est bel et bien là, renouvelé à chaque écoute. N'est-ce pas finalement la seule chose qui compte vraiment ?

Wind And Wuthering
Charisma - 1977 - 50:59

Après les bouleversements apportés successivement par The Lamb Lies Down On Broadway et A Trick Of The Tail, ce deuxième album post-Gabriel a des allures de non-événement. Pas de changement radical au menu, plutôt une continuité stylistique où les seules véritables surprises sont l'émergence d'aspirations individuelles encore latentes (les velléités jazz-rock de Collins avec «Wot Gorilla», l'attirance de Rutherfbrd pour les ballades sirupeuses avec «Your Own Special Way», l'implication accrue d'Hackett...) et une inspiration plus inégale que sur l'opus précédent.

Wind And Wuthering a cependant ceci pour lui qu'il a su habilement camoufler ses défauts par un emballage irréprochable. La pochette introduit une atmosphère automnale et mélancolique que l'on retrouve dans de nombreux passages de l'album, très bien soulignée par le remarquable travail de production de David Hentschel. Le parallèle avec l'univers romanesque d'Emily Brontë, auquel Genesis rend un hommage explicite (le titre fait référence aux célèbres «Hauts De Hurlevent» - «Wuthering Heights» en anglais -, et «Unquiet Slumbers For The Sleepers In That Quiet Earth» - titre de l'instrumental en deux parties figurant sur la face B - sont les derniers mots dudit roman), est des plus pertinents : en fermant les yeux, on imagine aisément la lande déserte et inquiétante chère à la romancière anglaise... Précisons que, pour des raisons fiscales, Genesis était allé enregistrer Wind And Wuthering en Hollande dans un petit studio isolé en rase campagne, durant l'automne 1976 : ceci explique sans doute aussi cela...

Ces apparences attrayantes ne suffisent toutefois pas à conférer à l'album une totale cohérence. Plus profondément, c'est en fait à une crise de renouvellement, ni plus ni moins, que se trouve confronté Genesis, sans doute trop confiant en lui-même après avoir triomphé, avec A Trick Of The Tail, d'une épreuve dont beaucoup avaient prédit qu'elle lui serait fatale. Le groupe a sans doute mésestimé le danger de se reposer sur les recettes éprouvées par le passé, et les quelques tentatives d'intégrer des éléments nouveau sont soit trop timides, soit mal intégrées au style général.

A quoi bon, par exemple, des mélodies accrocheuses dans une suite de dix minutes, comme dans «Eleventh Earl Of Mar» ? Et quitte à donner dans les sucreries radiophoniques, pourquoi lester «Your Own Special Way», tube potentiel, d'un long intermède instrumental central ? A l'inverse, la complexité typiquement jazz-rock de certaines séquences (la partie centrale de «One For The Vine»), où l'on sent la patte du Phil Collins de Brand X, s'accorde parfois mal avec le lyrisme et le romantisme d'un Tony Banks.

Par contre, les apports de Steve Hackett sont l'un des points forts de Wind And Wuthering, qu'il s'agisse de la très belle intro à la guitare classique de «Blood On The Rooftops», du bouleversant «Unquiet Slumbers...» ou de ses diverses interventions solistes. Le guitariste ne manqua d'ailleurs pas de déclarer qu'il s'agissait de loin de son album préféré de Genesis, ce qui rendit d'autant plus surprenant son départ quelques mois plus tard.

Il faut dire que si ses apports se voyaient intégrés de manière plus conséquente au répertoire collectif, ce n'était toujours pas à un niveau propre a le satisfaire. Pour l'anecdote, il proposa pour cet album l'instrumental «Please Don't Touch», auquel ses collègues préférèrent, en dépit du bon sens, le «Wot Gorilla» de Collins !

On l'aura compris, Wind And Wuthering est pour Genesis l'album de l'incertitude. Sous des dehors assez classiques au regard de la tradition musicale honorée jusqu'alors par le groupe, on sent déjà des velléités de rupture avec celle-ci. Il fut beaucoup dit, à la parution de And Then There Were Three, que celui-ci constituait un reniement aussi brutal que radical. En fait, en écoutant Wind And Wuthering entre les notes, comme on lirait un texte entre les lignes, on ne peut s'empêcher d'en sentir les prémices. Le départ de Steve Hackett, au sortir de la tournée de promotion de l'album, peut ainsi apparaître comme le catalyseur qui permit à ces tentations individuelles jusqu'alors réprimées au nom d'une sorte de «discipline» collective, de s'exprimer sans complexes, avec le résultat que l'on sait...

Aymeric LEROY
avec Olivier PELLETANT (chronique "Trespass")

(dossier publié dans Big Bang n°22 - Septembre/Octobre 1997)

A consulter également, en complément de ce dossier, la chronique suivante :

GENESIS - "Calling All Stations" (1997)

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Publié par Bing Bang Musique progressives - dans culture
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